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Napoléon III: Nigel Farage rouvre le dossier du rapatriement de l’Empereur

Bien sûr, la presse en a moins parlé que du fameux accord migratoire signé avec Bardella et que des derniers déboires judiciaires de son parti…


Napoléon III: Nigel Farage rouvre le dossier du rapatriement de l’Empereur
Napoléon III sur son lit de mort, photographie de William Downey, 1873. DR.

À Birmingham, aux côtés de Jordan Bardella, Nigel Farage s’est dit prêt à favoriser le rapatriement de Napoléon III s’il devenait Premier ministre. Une déclaration qui relance une vieille revendication française, malgré les réserves de la Maison impériale et les nombreux obstacles juridiques et religieux auxquels fait face cette proposition.


Le 4 septembre 2026, à Birmingham, le député Nigel Farage a reçu l’eurodéputé Jordan Bardella dans le cadre du rapprochement entre le parti Reform UK et le Rassemblement national (RN). À cette occasion, le leader britannique s’est déclaré favorable au rapatriement du dernier empereur des Français s’il devenait Premier ministre lors des prochaines élections législatives prévues en 2029. Interrogé sur la possibilité de rendre à la France les restes de Napoléon III, actuellement conservés à l’abbaye Saint-Michel de Farnborough, Farage a répondu : « If they want him, I think they can have him » – s’ils le veulent, je pense qu’ils peuvent l’avoir. Jordan Bardella s’est lui aussi montré favorable à cette perspective au nom du Rassemblement national.

Cette déclaration commune n’est pas anodine. Elle intervient alors que les deux formations cherchent à afficher une nouvelle proximité politique franco-britannique, notamment sur l’immigration et les traversées de la Manche. Farage a ainsi évoqué une forme de « nouvelle Entente cordiale » entre les deux pays, en référence à celle signée entre Londres et Paris en 1904. Mais derrière cette promesse politique se trouve une réalité historique, familiale et religieuse beaucoup plus complexe.

Un empereur français qui repose au Royaume-Uni

C’est un destin qui continue de fasciner encore des générations. Malgré un parcours chaotique qui le mènera en prison (1840-1846) pour tentative de coup d’état, d’où il s’en échappera de manière spectaculaire, au prix d’un long exil, Louis-Napoléon Bonaparte revient en France au cours d’un processus démocratique.  

En 1848, il est élu président de la Seconde République. Ce neveu de l’Empereur Napoléon Ier proclame l’empire en 1852 et prend le nom de Napoléon III afin d’assoir sa légitimité politique et dynastique.  La défaite de Sedan, en septembre 1870, à l’issue de la guerre franco-prussienne, provoquera la chute du Second Empire, dernière système monarchique de France.

Contraint à l’exil, l’ancien souverain rejoignit l’Angleterre avec l’impératrice Eugénie et leur fils, le prince impérial Louis-Napoléon. Napoléon III meurt le 9 janvier 1873 à Chislehurst, dans le Kent, à la veille d’un retour qui s’avérait prometteur. Six ans plus tard, c’est au tour de son fils unique de décéder en Afrique du Sud, en combattant héroïquement les Zoulous, alors qu’il servait dans l’armée britannique. C’est à partir de ces deux drames que l’impératrice Eugénie entreprit de créer à Farnborough un lieu destiné à devenir le mausolée de la famille impériale. Les dépouilles de Napoléon III et du prince impérial furent transférées en 1888 dans l’abbaye Saint-Michel. Lorsque Eugénie mourut en 1920, elle les rejoignit dans la crypte.

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La France a déjà demandé son retour

S’il est le premier Britannique à aborder de front cette question, Nigel Farage n’est pas le premier responsable politique à défendre le retour de Napoléon III en France. Dès les années 1990, le député Philippe Séguin, qui avait largement contribué à réhabiliter la mémoire du Second Empire, s’était prononcé en faveur du rapatriement de l’Empereur. En 2007, l’ancien ministre et maire de Nice, Christian Estrosi, avait à son tour porté cette revendication, sans parvenir à la concrétiser. Dix ans plus tard, en pleine campagne présidentielle en Corse, Marine Le Pen relançait également l’idée, suscitant un vif débat dans le milieu bonapartiste. Au sein du Rassemblement national, elle n’est pas la seule à appuyer ce projet. Depuis plusieurs années, Jean-Philippe Tanguy poursuit cette démarche en demandant le retour en France de Napoléon III, de l’impératrice Eugénie et du prince impérial. Se revendiquant gaullo-bonapartiste, le député RN de la Somme présente ce projet comme un acte de mémoire et de réconciliation avec l’histoire nationale, plutôt que comme une nostalgie impériale.

Portée à l’Assemblée nationale en 2023 puis renouvelée en 2024, sa démarche vise, selon ses termes, à permettre à la France de « faire la paix avec toute son histoire » comme il l’avait par ailleurs indiqué lors d’une interview à Causeur.

Volontés de réhabilitation

Pour le prince Joachim Murat, le Second Empire constitue l’une des grandes périodes de modernisation et de prospérité de l’histoire française. Il estime que Napoléon III a profondément transformé le pays, tant sur le plan économique et industriel que social, éducatif et urbain. Sans nier le caractère autoritaire des débuts du régime ni les erreurs qui ont marqué son règne, il refuse que le Second Empire soit résumé au coup d’État de 1851 et à la défaite de Sedan. Il défend au contraire une lecture plus nuancée de Napoléon III, qu’il considère comme un dirigeant dont l’action a contribué à faire entrer la France dans la modernité. Il insiste notamment sur le développement du chemin de fer, de l’industrie et des infrastructures, les transformations de Paris, mais aussi sur plusieurs avancées sociales et éducatives. L’ancien candidat aux élections européennes voit dans cette période un exemple d’État stratège, combinant développement économique, progrès social et intervention publique.

Joachim Murat. DR.

Cette réhabilitation est également personnelle : descendant direct du maréchal Joachim Murat, roi de Naples, il revendique une fidélité à l’héritage bonapartiste qui repose notamment sur le mérite, l’autorité de l’État, la souveraineté populaire et la capacité à moderniser le pays.

Son regard sur Napoléon III est donc clairement assumé : il ne s’agit pas de restaurer l’Empire, mais de réhabiliter une période de l’histoire française qu’il estime avoir été durablement caricaturée, notamment par la IIIe République née illégitimement. Cette démarche est d’ailleurs au cœur de son ouvrage Napoléon III, l’incompris, publié en 2025 avec son cousin Olivier Pastré, dans lequel il défend l’idée que l’expérience du Second Empire peut encore nourrir la réflexion politique contemporaine. Joachim Murat avait salué l’initiative du député Tanguy tout en doutant de son aboutissement. Pour ce défenseur de l’Empereur, très populaire au sein du milieu bonapartiste, il s’agirait plutôt de dépasser une « légende noire » et de restituer au Second Empire la place qui lui revient dans l’histoire nationale.

Le retour de Napoléon III divise la famille impériale et les bonapartistes

Le paradoxe de la proposition de Nigel Farage est que la principale branche de la Maison impériale ne réclame pas le retour de Napoléon III. C’est un obstacle de taille quand on sait que l’Elysée exigera dans sa demande, l’accord préalable des membres dynastes de la maison impériale.

Le prince Jean-Christophe Napoléon (40 ans), chef de la Maison impériale, prétendant au trône de France, s’inscrit dans une position déjà défendue par son père, Charles Bonaparte : le maintien de la sépulture à Farnborough est cohérent avec la volonté exprimée par l’impératrice Eugénie.

Interrogé par le passé sur un éventuel rapatriement des dépouilles impériales, Charles Bonaparte, ancien maire adjoint d’Ajaccio, avait balayé tout argument en rappelant que Londres et Paris étaient désormais suffisamment proches pour permettre aux Français de venir se recueillir à Farnborough. Dont acte !

Cette position ne signifie toutefois pas que l’ensemble des descendants de Napoléon III s’opposent au rapatriement. Le comte Jean-Marc Banquet d’Orx, descendant direct de l’Empereur et qui partage une extraordinaire ressemblance avec Napoléon III, milite au contraire pour son retour en France.

La question divise donc la descendance elle-même comme la mouvance bonapartiste qui s’écharpe sur ce sujet sur les réseaux sociaux. Certains affirmant que l’état actuel « désastreux » de la France ne permet pas de réunir les conditions favorables à un tel projet quand d’autres s’en félicitent ouvertement.

Président de l’Appel au Peuple, mouvement bonapartiste qui a été reformé et qui a eu ses heures de gloire durant l’entre-deux-guerres, David Saforcada défend depuis longtemps le principe d’un retour en France de la famille impériale et de ceux qui l’ont accompagnée dans l’exil. Sceptique au fait que Nigel Farage ouvre à nouveau cette perspective, il refuse toutefois que le sujet soit réduit à un simple instrument de communication ou une pièce dans un jeu électoral. « La mémoire nationale mérite mieux que les effets d’annonce. L’héritage napoléonien, qu’il s’agisse de Napoléon Ier ou de Napoléon III, ne doit pas être utilisé comme un argument de circonstance par ceux qui découvrent aujourd’hui une histoire qu’ils ont longtemps ignorée. », déclare-t-il en pointant le Rassemblement national du doigt. « La mémoire nationale mérite mieux que les effets d’annonce », ajoute David Saforcada. Pour celui qui est également candidat à l’élection présidentielle de 2027, il ne s’agit pas de « récupérer un symbole politique », mais de rendre à une page de l’histoire de France la place qui lui revient. Tout est dans la nuance.

Le député UDR Maxime Michelet, qui ne cache pas sa proximité avec les deux Empires, s’est déclaré favorable à la proposition de Nigel Farage. « Au regard de l’héritage exceptionnel du règne de l’empereur Napoléon III, notre premier président et dernier souverain mérite un tombeau en terre française et une place éminente dans notre mémoire nationale. », a déclaré l’élu de la Marne sur son compte X (Twitter). Avant d’ajouter un brin enthousiaste : « Merci à Nigel Farage d’ouvrir la porte à ce chemin de réconciliation. ».

En 2025, une pétition citoyenne en ce sens avait été lancée par de jeunes bonapartistes, toujours en ligne. Elle a recueilli plus de 10 000 signatures à date, signe de l’engouement que ce sujet suscité. Ironie de l’histoire, Jordan Bardella est actuellement en couple avec la princesse Maria-Carolina de Bourbon-Deux-Siciles, cousine directe du prince Jean-Christophe. Elle est régulièrement présente aux Invalides afin de rendre hommage à l’Empereur Napoléon Ier, les 5 mai de chaque année.

Farnborough, les moines gardiens du mausolée impérial

Depuis le transfert des dépouilles dans la crypte, les moines perpétuent depuis lors une tradition religieuse attachée à leur mémoire, avec notamment des offices commémoratifs et des prières célébrées chaque année pour l’Empereur, l’Impératrice et leur fils.

Si aucune déclaration récente ne permet toutefois d’affirmer que l’abbaye a formellement mis un veto à toute exhumation, elle n’a jamais souhaité y donner suite. 

Il serait cependant réducteur de considérer les moines comme de simples détenteurs matériels des restes impériaux : ils se considèrent avant tout comme les gardiens d’un mausolée et d’une tradition religieuse voulue par l’impératrice Eugénie. Cette continuité explique la prudence de l’abbaye face aux projets de rapatriement.

C’est précisément ce qui rend la proposition de Nigel Farage particulièrement complexe. Un éventuel rapatriement ne concernerait pas seulement le déplacement des restes d’un ancien souverain français : il remettrait en question la vocation même du mausolée créé par Eugénie de Montijo.

Une proposition qui se heurte à plusieurs questions sans réponse

Même s’il devenait Premier ministre, Nigel Farage ne pourrait pas simplement ordonner l’ouverture de la crypte et le transfert des restes en France. Une exhumation au Royaume-Uni est soumise à des procédures et autorisations spécifiques. Le statut de la sépulture, les droits liés au lieu, les autorités compétentes, la communauté religieuse et les descendants devraient notamment être pris en considération. Le gouvernement britannique pourrait en revanche faciliter une négociation, examiner le cadre juridique et engager des discussions avec la France, la Maison impériale et l’abbaye.

Le scénario d’un transfert de Napoléon III seul soulève immédiatement une autre question. Que deviendraient Eugénie et leur fils ? Les laisser à Farnborough reviendrait à rompre l’unité du mausolée. Les transférer également en France changerait radicalement la nature de l’opération. On ne parlerait plus du rapatriement d’un ancien chef d’État, mais du transfert de l’ensemble de la famille impériale. C’est précisément pourquoi le dossier est aussi sensible pour la Maison impériale.

Enfin, où reposerait l’Empereur ? Napoléon III avait exprimé le souhait de reposer à l’église Saint-Augustin, à Paris. Les Invalides constitueraient une autre possibilité symbolique, mais sa vocation militaire rendrait le choix politiquement et historiquement significatif… La basilique royale Saint-Denis soulèverait une autre question : faudrait-il intégrer Napoléon III à la tradition des souverains capétiens ? Un lieu directement associé au Second Empire pourrait enfin être privilégié. Pour l’heure, aucune solution ne fait consensus.

Une nouvelle bataille autour de la mémoire impériale

La déclaration de Nigel Farage donne donc une nouvelle dimension à un dossier ancien. Mais au-delà de ce rapprochement entre les deux partis conservateurs, le véritable enjeu dépasse largement le retour des restes de Napoléon III. Il concerne la capacité de la France à regarder son histoire sans en exclure certaines périodes, à reconnaître les héritages contradictoires de ses régimes successifs et à donner une place à ceux qui ont incarné le Second Empire sans le juger avec des yeux actuels.

Le retour de Napoléon III ne pourra cependant être un acte improvisé. S’il devait avoir lieu, il ne pourrait prendre son sens que dans un cadre solennel, historique et familial, associant la France, la Grande-Bretagne, la Maison impériale et l’abbaye de Farnborough. Car derrière la proposition de Nigel Farage se trouve une question simple, mais lourde de symboles : la France est-elle vraiment prête à faire revenir chez elle son dernier empereur ? Pour l’instant, une chose est certaine : la porte que plusieurs générations de défenseurs du bonapartisme avaient tenté d’entrouvrir vient d’être rouverte depuis Londres. Reste à savoir qui acceptera de la franchir.

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Journaliste , conférencier et historien.

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