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Le choc des multiculturalismes

Le choc des multiculturalismes

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Au début du siècle dernier, Léon Blum défendait la colonisation en invoquant « le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture »[1. Discours du 9 juillet 1925 à la Chambre des députés.], quand son ennemi invétéré, le député d’Action française Léon Daudet, ironisait sur le fardeau de l’homme blanc : « Il est comique de songer que les colonisateurs prétendent apporter le progrès à des populations raffinées, comme celles de l’Indochine par exemple, où les usages de politesse sont infiniment supérieurs à ceux de l’Occident… »[2. Le Stupide XIXe siècle, 1922. Merci à Olivier François d’avoir exhumé cette pépite.]

Aujourd’hui comme hier, on perdrait son latin à démêler des positions de droite et de gauche face à la sacrosainte « diversité » culturelle du monde, dont la société française est désormais le reflet.[access capability=”lire_inedits”] Entre les multiculti purs et durs et les républicains radicaux, il y a une troisième voie, qui permet de concilier les contraires. Pour y voir plus clair, il faut passer en revue les forces intellectuelles en présence.

Le multiculturalisme politique a rarement le triomphe modeste : la reconnaissance institutionnelle accordée à une communauté – régionale, religieuse, ethnique, sexuelle – ne met pas fin aux revendications mais, bien au contraire, appelle de nouvelles demandes d’extension immédiate des « droits ». « Horreur, malheur, communautarisme ! », se désolent en écho les républicains ulcérés ou angoissés par les progrès incessants de l’hydre multicu et de son cortège de passe-droits identitaires.

Sous les cieux français, la passion pour l’égalité nourrit en effet un certain culte de l’unité nationale, que la Révolution française a radicalisé en interdisant toute corporation, association et autre sous-groupe menaçant l’indivisibilité du corps politique (loi Le Chapelier, 1791). Des figures intellectuelles aussi estimables qu’Alain Finkielkraut, Régis Debray, Max Gallo et Dominique Schnapper entretiennent le mythe républicain d’une communauté des citoyens dépassant les allégeances spirituelles et philosophiques des individus qui la composent. Dans l’imaginaire républicain, les membres de la communauté politique cantonnent l’expression de leur appartenance ethnique ou culturelle à la sphère privée. D’où l’interdiction du port du voile à l’école, ou encore le refus de ratifier la Charte européenne des langues régionales, deux articles logiquement placés en tête de gondole par le camp d’en face au nom du droit à la différence, voire du sens de l’Histoire, supposé, selon certains, déboucher sur le dépérissement ultime de la différence sous la forme du métissage généralisé.

Pour pimenter le tout, il existe aux marges – pour l’instant – du débat public un troisième camp qui se veut à la fois républicain et multiculturaliste. Certains universitaires osent même se dire multiculturalistes parce que républicains. Ainsi de Sophie Guérard de Latour, brillante exégète des néo-républicains anglo-saxons Skinner, Pocock et Pettit, lesquels se réclament bien plus de Machiavel que de Michelet.

À rebours des libéraux, la grande famille des républicains ne postule pas l’existence d’un individu désincarné qui chercherait une définition neutre de la Justice, indépendamment de ses options philosophiques ou spirituelles.

Mais les républicains civiques français et les néo-républicains à la Philip Pettit se querellent sur les voies de l’insertion du citoyen dans la République. Les premiers promeuvent l’assimilation du legs culturel et historique de la nation par l’individu et tentent de conjurer  d’éventuels périls « communautaristes ». Philip Pettit ,et ses émules considèrent au contraire que la République devrait donner vie à ses principes fondateurs que sont la liberté et l’égalité en offrant aux citoyens la possibilité de traduire leurs revendications catégorielles en demandes politiques. Pour Sophie Guérard de Latour[3. Sophie Guérard de Latour, « Le multiculturalisme, un projet républicain ? », Congrès de l’AFSP, 2013.], s’il est légitime de s’émouvoir du port du voile à l’école au nom d’idéaux politiques tels que la liberté de conscience et l’égalité entre les sexes, cantonner la lutte contre le sexisme à ses manifestations musulmanes stigmatiserait injustement une minorité. Comme quoi, les républicains multicu sont surtout multicu !

S’il est des républicains bizarres, il y a aussi des dissidents dans la galaxie multicu. Ainsi, ceux qu’on appelle en Amérique du Nord « communautariens » présument que l’individu se construit en se prononçant sur une définition du Bien en fonction des croyances et convictions qui font pleinement partie de son identité. En clair, une démocratie raisonnable ne demande pas à un maire catholique pratiquant de célébrer un mariage homosexuel, ou à un procureur abolitionniste de requérir la peine de mort. Les communautariens veillent néanmoins à éviter la dérive d’une assignation identitaire du citoyen enfermé dans « sa » communauté. « Le droit à la différence n’est pas le devoir d’appartenance », explique l’intellectuel antilibéral Alain de Benoist[4. Figure tutélaire du Grece et de la Nouvelle Droite dans les années post-1968. Il est progressivement passé de l’ethnodifférentialisme au multiculturalisme. Les citations sont extraites d’un entretien avec votre serviteur.]. « Chaque sujet a droit à sa culture, aucune culture n’a de droit sur le sujet », renchérit- il en citant le régionaliste occitan Robert Lafont.

Pour ma part, je pense avec Charles Taylor et Willy Kimlicka[5. Nés respectivement en 1931 et 1962, ces deux philosophes canadiens s’appliquent à théoriser les droits des minorités culturelles sans remettre en cause les libertés fondamentales de l’individu.] que le groupe culturel peut être un instrument d’émancipation de l’individu. À la condition expresse qu’une loi unique s’applique à l’ensemble des citoyens.

Les accommodements raisonnables ne valent que s’ils sont réellement raisonnables : l’égalité reste première, et le principe de différence second. Que des étudiantes majeures portent le voile à la fac ne me dérange pas. La burqa, elle, est déraisonnable parce que dépersonnalisante, et doit donc rester interdite dans l’espace public.

Aujourd’hui, la question est sans doute moins celle du cadre – républicain pondéré ou multiculturaliste négocié – que de ce qu’il est supposé encadrer. À l’heure où plus rien ne semble cimenter notre société, hormis nos droits fondamentaux, existe-t-il encore une culture majoritaire que nous devrions, au choix, imposer ou faire cohabiter avec les identités minoritaires ? Le communautarisme catholique, que l’on a vu émerger pendant la Manif pour tous, tente de combler ce vide intersidéral, mais la question reste entière. Après tout, qu’importe le flacon, si nous retrouvons une certaine ivresse collective…[/access]

*Photo : Singapore Youth Olympic Games 2010.

Octobre 2013 #6

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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