DB. Vous affirmez que « l’anti-américanisme, souvent lié à un “antisionisme” équivoque, se rencontre dans la plupart des formes, de gauche et de droite, du nouveau populisme ». Mais vous soulignez en même temps le tournant pro-israélien d’un certain nombre de leaders néopopulistes de droite. Pouvez-vous clarifier la question ?

PAT. Comme la diabolisation du « monde de la finance », la diabolisation de « l’empire américain » s’est intégrée dans le stock des lieux communs du discours politique, et ce, d’une façon caricaturale, autant dans les mouvances de la nouvelle extrême gauche (l’altermondialisme ayant nourri l’actuelle vague néo-communiste à visage républicain, illustrée en France par le Front de gauche que conduit Jean-Luc Mélenchon) que dans les mouvements et les partis incarnant soit la vieille extrême droite, soit le nouveau national-populisme à certains égards désextrémisé. L’anti-américanisme y apparaît cependant sous différentes formes et y occupe plus ou moins de place : il constitue l’un des sous-thèmes de l’antimondialisation. La grande nouveauté qu’il faut pointer est la suivante : dans l’espace du néopopulisme de droite, l’israélophobie et l’antisionisme radical sont de moins en moins revendiqués. Ils tendent à disparaître du stock des positions officielles de certains mouvements nationaux-populistes récents, aux Pays-Bas comme en Suisse ou dans les pays scandinaves. La dénonciation de « l’islamisation » des sociétés européennes est devenue le principal thème de l’imaginaire politique néo-populiste.

Pour comprendre cette transformation idéologique observable au cours des années 2000, il faut rappeler que, depuis le 11-Septembre, la redéfinition de l’ennemi principal des démocraties occidentales en tant qu’islamiste ou islamo-terroriste a provoqué un véritable retournement en faveur d’Israël. Les ennemis déclarés de « l’islamisation de l’Europe » s’affirment souvent amis d’Israël. Dans un discours prononcé le 3 septembre 2011 à Berlin, le leader populiste Geert Wilders, rappelant que sa formation, le Parti pour la Liberté, a obtenu 24 sièges sur les 150 sièges du Parlement et qu’il soutient le gouvernement actuel (libéraux et démocrates-chrétiens), a théorisé clairement ce pro-israélisme caractéristique de l’après-11-Septembre, en dénonçant clairement la campagne dite BDS (« Boycott, Désinvestissement, Sanctions ») soutenue par Stéphane Hessel et les membres du Tribunal Russell sur la Palestine : « Nous avons obtenu que les activités anti-israéliennes ne soient plus financées par des impôts néerlandais. Les soi-disant Organisations d’aide humanitaire qui soutiennent directement ou indirectement les boycotts anti-israéliens, les désinvestissements et sanctions, et qui nient le droit d’Israël à exister ne recevront plus de financement gouvernemental. Le gouvernement néerlandais va boycotter l’Assemblée des Nations Unies Durban III contre la discrimination raciale, car elle a été transformée en un tribunal d’accusations contre Israël. Le gouvernement va renforcer nos relations politiques et économiques avec Israël. Investissement plutôt que désinvestissement sera notre politique envers Israël. Nous sommes avec Israël. Nous aimons Israël. Israël est la seule démocratie au Moyen-Orient. Israël fait partie de notre civilisation. » De telles prises de position doivent être prises en compte pour comprendre les nouvelles mobilisations dites « populistes » qui, dans leurs orientations idéologiques, sont loin de reproduire à l’identique les thèmes doctrinaux de la vieille extrême droite, où l’antisémitisme jouait un rôle majeur. Pour aller vite, je dirai que le tableau s’est nuancé et complexifié. C’est pourquoi il importe de ne pas suivre les esprits simplistes et manichéens qui, refusant de considérer les évolutions idéologico-politiques dans l’espace européen et de les analyser d’une façon non réductrice, continuent paresseusement, en imprécateurs, d’appliquer le modèle désuet du « fascisme » ou de « l’extrême droite » à des réalités sociohistoriques n’ayant plus rien à voir avec le contexte des années 1930.

DB. Déjà, dans votre livre paru à la mi-juin 2011, Israël et la question juive (aux éditions Les Provinciales), vous vous montriez sceptique sur le « printemps arabe ». Dans votre nouvel essai, vous allez plus loin dans la démystification des « révolutions arabes » qui n’auraient été, selon vous, que des coups d’État travestis.

PAT. Le voile de l’illusion lyrique s’est déchiré. La vérité du prétendu « printemps arabe » est dure à reconnaître pour les apprentis-sorciers interventionnistes : partout dans le Maghreb et le Machrek, les islamistes ont progressé, jusqu’à parvenir aux portes du pouvoir. Les islamistes participent au pouvoir en Tunisie, les représentants des Frères musulmans et des salafistes sont majoritaires en Égypte, les jihadistes font la loi en Lybie, etc. Ce qui progresse, c’est l’idée qu’il n’y a point de salut pour le monde musulman en dehors du retour à la charia et de la restauration du califat. Terrible régression. C’est le prix à payer pour avoir ordonné la politique internationale à une vision moralisante et humanitaire des rapports de force. Or, les droits de l’homme ne sont pas plus une politique qu’une analyse géopolitique. L’appel à les respecter peut permettre de protéger dans une certaine mesure des populations civiles en danger. Mais ils ne permettent pas de reconnaître le véritable ennemi, celui qu’il faut combattre en priorité. Pour parler comme Churchill, les Occidentaux ont fortement contribué à « tuer le mauvais cochon ». Ce faisant, ils ont pratiqué le laisser-faire face à la dictature islamiste véritablement menaçante : l’Iran. Et montré leur terrible impuissance en Afghanistan. Quant à l’Irak et à la Syrie, pays meurtris par la guerre civile, on doit bien reconnaître qu’ils sont devenus des terres de conquête pour les jihadistes de toutes obédiences. La démocratie libérale/pluraliste, invoquée par les leaders occidentaux pour justifier leurs interventions militaires et diplomatiques, n’a jamais été aussi éloignée des préoccupations des nouveaux dirigeants des pays « libérés », sans parler des « combattants » qui massacrent au nom d’Allah. Ce qui a été mis en route dans le monde musulman, c’est la machine à désoccidentaliser sur tous les plans (politique, culturel, etc.), à l’exception de la technique, particulièrement précieuse en raison de ses usages militaires. Le paradoxe tragique du messianisme démocratique, c’est qu’il contribue involontairement à disqualifier le modèle démocratique qu’il prétend exporter ou imposer.

DB. Dans vos analyses des mixtes contemporains de populisme et de misérabilisme, vous abordez les mobilisations prenant pour drapeau l’« Indignation ». Si, comme vous l’écrivez, le libelle de Stéphane Hessel est « indigent », son succès hexagonal est compréhensible dans un contexte marqué par « le désarroi des citoyens français et leur quête éperdue de réconfort ». Mais comment expliquer ses effets symboliques internationaux ?

PAT. Du début de ma polémique avec Stéphane Hessel et son puissant réseau d’amis ou de soutiens, fin octobre 2010, à la publication de mon précédent livre en juin 2011, Israël et la question juive, j’ai contribué à démystifier le personnage public, surestimé à tous égards, et à montrer en quoi on pouvait le considérer comme un imposteur. J’ai ainsi établi qu’il s’était attribué d’une façon mensongère un statut de « co-rédacteur » de la Déclaration universelle des droits de l’homme, laquelle est due pour l’essentiel à ce vrai grand homme que fut René Cassin, dont Hessel a tenté de capter l’héritage. J’ai pris beaucoup de coups, et mon livre a été boycotté par les médias (sinon par le public), mais les informations que j’ai réunies ainsi que mes analyses critiques ont fait leur chemin, alimentant plusieurs publications récentes, notamment les essais vigoureux de Jean Szlamowicz (Détrompez-vous !) et de Gilles-William Goldnadel (Le Vieil homme m’indigne !), dont je recommande la lecture.

Le paradoxe tient à ce que le dérisoire libelle du faux grand homme qu’est Hessel est totalement décalé par rapport aux problèmes qui se posent aujourd’hui, face aux dysfonctionnements et aux effets pervers de la globalisation, aux obstacles quasi insurmontables rencontrés par l’Union européenne, aux défaillances polymorphes des États-nations et aux nouvelles menaces liées notamment à l’islamisme conquérant. Comment en effet croire sérieusement que le retour au Programme légendaire du Conseil National de la Résistance (mars 1944) puisse indiquer aujourd’hui la voie du salut ? Il était certes joliment intitulé « Les jours heureux », et l’on comprend qu’il puisse encore combler les amateurs de rêve, majoritaires à gauche. Mais l’essentiel de ce Programme a été réalisé entre 1944 et 1946 ! Il est temps, pour parler comme Valéry, de cesser d’« entrer dans l’avenir à reculons ».

La succession des crises économico-financières depuis 2008 a provoqué l’affolement d’une grande partie de l’opinion européenne et renforcé les inquiétudes des citoyens quant à la capacité des États d’y remédier. La France étant le pays européen le plus porté aux passions politiques, toujours en attente de potions révolutionnaires magiques, on ne s’étonne pas de voir les citoyens français s’abandonner aux sortilèges des bonimenteurs et aux prédictions des faux prophètes. Hessel est certainement le plus habile d’entre eux. Nombre de nos contemporains, ne faisant plus confiance aux acteurs politiques, n’en sont pas moins travaillés par un besoin de croire et d’espérer. Ils croient trouver une consolation dans un verbiage commémoratif mêlant, dans un même potage, des références censées faire vibrer les cordes de la nostalgie : Révolution française, Résistance, Déclaration universelle des droits de l’homme, etc. Il y a là un aveuglement qui confine à la bêtise. Et la bêtise de masse existe. Elle est même exportable aux États-Unis ou ailleurs. Il fallait aux contestataires de tous les pays un nouvel étendard : pourquoi pas « Indignés », désignation sloganisée par son hyper-circulation dans les médias. Mais il y a autre chose, qui relève du conformisme idéologique tel qu’il est aujourd’hui observable. L’icône médiatique a délivré un message inconsistant qui tourne cependant autour d’une pensée unique : Israël est la cause des pires malheurs du monde. La diabolisation d’Israël est le principal vecteur du succès de ce pamphlet violemment antisioniste et propalestinien. Il est devenu un drapeau pour tous les ennemis de l’État juif et fonctionne comme une arme symbolique dans la guerre culturelle internationale contre Israël. Le reste est futilité.

DB. On a le sentiment que la nouvelle stratégie du Front National oscille entre deux orientations. D’un côté, il s’agirait de construire le grand parti des exclus de la mondialisation, comme le définit Alain de Benoist, en visant l’électorat populaire. De l’autre, en dénonçant l’immigration à travers le prisme de l’islam, Marine Le Pen se distingue parfois de son père en prenant un virage « sociétal » plus en phase avec l’électorat « bobo » des centre-villes. La candidate frontiste semble ainsi hésiter entre deux figures populistes : Georges Marchais et Geert Wilders. Qu’en pensez-vous ?

PAT. Le modèle du rassemblement des exclus, des déçus et des vaincus de la mondialisation et de l’européanisation, c’est-à-dire des victimes « populaires » de la marche forcée vers le postnational, permettait de caractériser approximativement le FN de Jean-Marie Le Pen. Ce FN restait une formation d’extrême droite qu’on peut dire « classique », à base de nationalisme, d’anticommunisme et d’antisémitisme. Le FN de Marine Le Pen ne peut s’analyser de la même manière, sauf à soutenir la thèse, plus ou moins conspirationniste, de la « face cachée » (en gros : Marine marionnette de Jean-Marie). Le nouveau FN, dont tous les traits ne sont pas encore fixés, peut s’analyser selon le modèle du rassemblement interclassiste, intégrant une partie de la thématique anticapitaliste jusque-là monopolisée par les gauches ainsi que l’argumentation des militants de la laïcité contre « l’islamisation » des sociétés occidentales. Aujourd’hui, Jean-Marie est devenu « objectivement » (comme on disait du temps de la domination culturelle marxiste) un fardeau pour Marine. S’il est un Père à tuer, c’est bien celui-là. Elle ne peut devenir ce qu’elle est et promet d’être qu’en rompant avec le monde du Père, cadavre en cours de décomposition dont l’hebdomadaire Rivarol est le fidèle miroir.

DB. En somme, l’appel au peuple serait un signal d’alarme pour des démocraties en détresse. Suffit-il de réenchanter la politique, comme vous le préconisez à la fin de votre livre, pour traiter les différentes formes (identitaire, social, économique…) du malaise dans la civilisation européenne ?

PAT. Les « réenchantements » ne sont pas mon fort ! Ils sont le fait de manipulateurs cyniques ou d’illuminés sectaires, ou encore de rêveurs prêts à incendier le monde pour le faire renaître sous une forme parfaite. Je crois au contraire qu’il faut désenchanter la politique, la désacraliser, lui ôter son parfum de transcendance, la reverser au domaine des activités prosaïques, terriblement prosaïques mais nécessaires. On peut vouloir vivre, comme y invitait Voltaire, « loin des chimères des sophistes et des illusions des faux prophètes ». La grande illusion des Modernes aura été de chercher dans la politique l’accomplissement des fins dernières de l’humanité. C’était trop demander à la politique. C’est à cette attente exhorbitante que la pensée révolutionnaire a prétendu répondre, et ainsi mener l’humanité, au XXe siècle, à l’asservissement et à l’abattoir. Max Weber l’a dit avec force : « Celui qui cherche le salut de l’âme, de la sienne et de celle des autres, ne devrait pas le chercher dans les avenues de la politique. » Les Sauveurs sont toujours des imposteurs, en politique plus qu’ailleurs. Rions plutôt de ces piètres sauveurs. Comme nous l’a enseigné le poète et voyant : « La vraie vie est ailleurs. »

DB. Dans votre contribution au récent ouvrage collectif consacré à Philippe Muray[1. « Pourquoi Muray nous manque. La tyrannie du médiocre et la mise au pas médiatique de l’exception », in J. de Guillebon et M. Caron (dir.), Philippe Muray, Les Éditions du Cerf, 2011.], vous déplorez l’engouement pour la figure médiatique du « réactionnaire » incarnée par Éric Zemmour et ses épigones. J’ai l’impression que le système médiatique a intégré une partie des discours populistes pour les transformer en parts d’audimat. Pour paraphraser Debord, dans notre monde irrémédiablement tourné vers l’avenir, la Réaction n’est-elle plus qu’un moment du Progrès ?

PAT. Votre lecture m’étonne. Je me félicite au contraire de ce qu’un Zemmour puisse avoir la parole dans les médias, dominés par le plus extrême conformisme. Qu’il y joue malgré lui le rôle d’un alibi, c’est une autre question. Finkielkraut a été traité de la même manière. Certains ont très consciemment professionnalisé ce rôle douteux, en se présentant sous l’étiquette « réactionnaire ». D’autres s’y sont refusés, Muray notamment. Ou Renaud Camus. Quant à moi, depuis plusieurs années, je me tiens à distance de ces potinages et de ces baroudages. La stratégie médiatique consiste à inviter de temps à autre un titulaire de la provocation, un réputé « mal-pensant », pour lui faire jouer sa partie connue d’avance. Il faut bien mettre du piment dans la soupe sans saveur des « tables rondes », où de pitoyables journalistes commentent laborieusement « l’actualité » pour enfin exister et vendre leurs éventuels livres, également sur des thèmes « d’actualité ». Misère de « l’actuel ». Car l’offre dominante des médias est constituée de bonnes pensées aussi niaises que mièvres, servies à la sauce hypermorale d’un misérabilisme pseudo-chrétien (Restos du cœur à la Coluche, indignation à la Hessel, dénonciation à la Plenel, etc.). Tout intellectuel digne de ce nom devrait refuser de participer à ces émissions qui corrompent l’idée même du libre débat. Les émissions dites de débats mettent en scène de pseudo-débats entre des médiocres toujours vaniteux et souvent prétentieux (ceux qui sont éminemment invitables). Le spectacle d’un débat n’est pas un débat. C’est un débat de variétés. Il faut satisfaire le public, rien de plus. C’est pourquoi les « philosophes » streapteaseurs sont si prisés, comme les humoristes-prophètes ou les rappeurs à cerveau reptilien. Les débats-spectacles relèvent de la même catégorie que les dîners-spectacles. Il y a des cabarets pour la chose. Disons simplement : on ne débat pas en public, ou encore : il n’y a pas de débats publics. Il n’y a que des comédiens plus ou moins doués et des figurants ayant quelque chose à vendre. Les prétendus débats télévisés sont à la libre discussion ce que les films pornos les plus grotesques sont à l’érotisme le plus raffiné. Il est vrai cependant que « l’écrasante majorité » des téléspectateurs (pour parler comme les perroquets-citoyens) préfère les films pornos.
Nous sommes embarqués dans l’aventure démocratique. Et le dégoût nous prend de plus en plus souvent devant le spectacle d’un système politique menacé de putréfaction. Rappelons-nous l’avertissement lancé par Moses Mendelssohn, citant « un écrivain hébreux » en septembre 1784 : « Plus une chose est noble dans sa perfection (…) plus elle est horrible dans sa décomposition. » Seul le spectacle de la dictature islamique en Iran ou celui de la dictature communiste en Corée du Nord nous permet de ne pas considérer les démocraties libérales telles qu’elles sont comme l’incarnation du pire. Car leur médiocrité polymorphe n’empêche pas leur perfectibilité. Alors qu’on n’améliore pas la peste. Mais échapper à la peste peut-il être un idéal ?

DB. Que pensez-vous du rôle des intellectuels aujourd’hui ? Sont-ils toujours les représentants actifs de la pensée critique ?

PAT. Il y a un malentendu persistant sur ce qu’est, devrait ou pourrait être la pensée critique aujourd’hui. Il ne suffit pas de se déclarer « intempestif » (au sens nietzschéen) pour le devenir, surtout quand on joue le misérable jeu des émissions télévisuelles de divertissement. Aux clowns de l’« indignation » convenue, aux matamores de la « résistance » et de la « révolte » à toute heure, je rappellerai cette remarque de Michael Walzer sur la figure du penseur critique refusant les accommodements comme les allégeances, et partant, voué à la solitude : « Le critique en effet est un héros à double titre : il critique les puissants et ensuite il critique les autres, ceux qui se plaignent – parce qu’ils se trompent dans leur plainte ou ne se plaignent pas assez fort ou ne font que se plaindre et n’agissent jamais ou agissent à corps défendu et sans efficacité. Le critique met en cause tout autant ses amis que ses ennemis : il se condamne lui-même à la solitude intellectuelle et politique. » Combien d’intellectuels dont on parle et qui parlent beaucoup dans l’espace public ressemblent aujourd’hui à ce portrait-type du véritable penseur critique ? Ultra-minoritaires sont ceux qui résistent au chant de sirène des médias tout en refusant les bénéfices des ralliements politiques opportunistes. Ce qui a disparu presque complètement avec la normalisation de l’individualisme démocratique, ce sont les vertus liées à l’héroïsme, les vertus étrangères au calcul rationnel des intérêts égoïstes. Les intellectuels, pour la plupart, épousent les causes susceptibles de leur valoir des gains symboliques. Ils applaudissent leurs protecteurs et leurs comparses. Ce sont des stratèges cyniques et calculateurs, fort avisés, avec leurs réseaux efficaces et leurs relations bien entretenues. Ils incarnent le déshonneur et la démission, voire la trahison permanente. Parallèlement, en rendant obligatoire la vertu de tolérance, en la transformant en signe de ralliement au conformisme social et idéologique, bref en la « déshéroïsant », on donne un attrait dangereux au fanatisme. La tolérance n’est une vertu qu’à la condition que sa défense implique une prise de risque. La tolérance sans danger, celle des fonctionnaires de la chose, est le nouvel opium des masses.

Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, CNRS Editions, 2012.

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