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«La Nuit du 12» toujours à l’affiche

French “cold case” in the Alps

«La Nuit du 12» toujours à l’affiche
La Nuit du 12, de Dominik Moll © Haut et court

Et si l’on tenait enfin le grand thriller français de référence de ces dernières années ? Le film de Dominik Moll est un Twin Peaks hexagonal, sur fond de magnifiques paysages alpestres automnaux, contrastant avec l’atrocité du meurtre gratuit d’une jeune fille lascive prisonnière d’un entrelacs de secrets intimes inavouables et de rumeurs locales fatales…


Dans la lignée de ses précédents opus, tous très intéressants et audacieux dans les sujets traités et les parti-pris narratifs et esthétiques (Harry, un ami qui vous veut du bien, Lemming, Le Moine, Seules les bêtes), le réalisateur franco-allemand Dominik Moll, accompagné de son fidèle scénariste Gilles Marchand, prouve une fois de plus qu’il faudra compter avec lui dans le renouveau du cinéma d’auteur et de genre dans le pays de Jean-Pierre Melville, Alain Corneau et Bertrand Tavernier auxquels on songe parfois.

Un crime qui vous dévore de l’intérieur

De quoi s’agit-il ? Dans la funeste nuit du 12 au 13 octobre 2016, dans la magnifique vallée de Saint-Jean-de-Maurienne, Clara Royer, jeune fille volage aux multiples amants se fait asperger d’essence puis brûler vive par une présence opaque capuchonnée, au sortir d’une fête chez des copines. Passée cette scène introductive saisissante qui vous glace les sangs, la PJ de Grenoble est saisie de l’enquête, sous l’autorité du capitaine Yohan (épatant Bastien Bouillon) fraichement promu au sein de l’institution iséroise.

Débute alors une investigation méticuleuse et besogneuse, étirée sur trois ans, qui va se révéler chronophage, complexe, vertigineuse… et finalement infructueuse à l’instar des 160 affaires d’homicides non résolues en France chaque année ! Plusieurs suspects masculins de tout âge vont être appréhendés, interrogés et, bien que tous « auraient pu être les coupables idéaux », aucun ne sera finalement inquiété faute de preuves suffisantes ! Ces profils très divers permettent de dépeindre les réalités d’une communauté locale de post-adolescents ou jeunes adultes dont le système de valeurs semble anéanti : l’un vit chez sa grand-mère et passe ses journées à jouer en réseaux sur l’ordinateur en recherchant des « sex-friends » ; un autre prend du plaisir à humilier et frapper ses multiples petites amies qui refusent, par peur, de porter plainte ; tandis qu’un plus âgé vit en clochard et dans l’oisiveté la plus totale dans une cabane à proximité de la scène de crime.

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« A la PJ, chaque enquêteur tombe un jour ou l’autre sur un crime qu’il n’arrive pas à résoudre et qui le dévore, le ronge de l’intérieur » apprend-t-on au cours de cette enquête impossible. Et chacun réagit, en être humain, avec ses forces, ses faiblesses, ses fêlures comme il le peut… Yohan, le capitaine au visage d’ange, éternellement juvénile, peu disert et renfermé, à la démarche et au phrasé mécaniques et robotiques, se défoule chaque nuit à pédaler seul dans un immense vélodrome au pied des Alpes, tel un hamster de laboratoire tournant sempiternellement dans sa roue ; son fidèle acolyte, Marceau (énorme prestation du passionnant Bouli Lanners), cocufié mais resté amoureux fou de sa femme, rêvait de devenir prof de français et se détend en citant du Verlaine par cœur, en l’occurrence le poème Colloque sentimental aux vers si forts et symboliques pour l’enquête en cours :

« Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l’heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé. »

Absence criante de moyens

Inspiré de faits réels et directement basé sur l’essai de Pauline Guéna (18.3, Une année à la PJ, au cœur des affaires criminelles de Versailles et sa région), le film-choc de Moll/Marchand est parfaitement documenté et constitue un excellent matériau « réaliste » pour qui veut en savoir plus sur les méthodes d’investigation, de travail de terrain, d’appréhension, d’audition des suspects, de recoupement des faits, tout en mettant lucidement en exergue les difficultés de fonctionnement inhérentes à cette grosse machine administrative : photocopieuses défectueuses rendant fous leurs utilisateurs (métaphore de l’élastique qui ne fonctionne plus !), budget lacunaire obérant tout approfondissement de l’enquête à des moments cruciaux, heures supplémentaires non payées pour ces fonctionnaires dévoués corps et âmes à leurs missions (« Elles le seront lorsque le monde fonctionnera normalement, or pour l’instant le monde n’est pas normal ! »), sans compter les concurrences entre les différents corps de police générant de graves retards et coupables dysfonctionnements (la Gendarmerie de Grenoble en prenant notamment pour son grade…).

Violences faites aux femmes

Mais la question centrale posée par cet intelligent thriller demeure évidemment les violences faites aux femmes (en l’occurrence à une jeune fille de 21 ans qui attise les jalousies et mesquineries en raison de son attitude de « fille facilement amoureuse et non compliquée à séduire ») ainsi que, plus généralement, les relations intimes et professionnelles entre les deux sexes dans le monde d’aujourd’hui. « Clara est morte parce que c’est une fille » lance en larmes Nanie, la meilleure amie de la jeune fille suppliciée. « Mais pourquoi les hommes en veulent-ils autant aux femmes depuis Jeanne d’Arc, brûlée vive ? » ose, faussement ingénu, Bouli Lanners, dans une réplique assez sidérante, il faut bien le reconnaître.

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Les auteurs souhaitent clairement appuyer sur le fait que très peu de femmes travaillent à la PJ ou en gendarmerie et l’on sent bien que les rares lueurs d’espoir sont symbolisées par l’irruption providentielle de femmes dans les services : ainsi la jeune Nadia (Mouna Soualem) qui déboule dans l’enquête auprès de Yohan en apportant du sang neuf et un souffle nouveau ou encore cette figure sage, rassurante, rationnelle, efficace (elle parvient enfin à débloquer un budget supplémentaire auprès du Ministère) de la juge d’instruction parfaitement interprétée par Anouk Grinberg. Impossible évidemment de ne pas faire le lien avec la vague médiatico-sociétale #MeToo, ce qui peut, par moments, apparaître un brin trop démonstratif et jouer contre la veine « réaliste » et « documentaire » du métrage.

Cette petite réserve mise à part, plongez-vous sans délai aux côtés de ces vaillants enquêteurs de terrain, au cœur de cette cauchemardesque Nuit du 12 (présentée – rappelons-le au Festival de Cannes–section « Cannes Première ») qui ne vous laissera pas indifférents et qui devrait vous transmettre son lot d’émotions, de tensions mais également de colères et de frustrations.

Ce n’est pas tous les jours que l’on peut oser la comparaison d’un film français avec des références du genre (de type « affaires non résolues ») que sont Memories of Murder (Bong Joon-ho), Zodiac (David Finsher) ou encore The Pledge, le film hélas oublié de Sean Penn d’après l’écrivain suisse Friedrich Dürrenmatt que l’on vous conseille du coup de redécouvrir également durant cette pause estivale.

« La Nuit du 12 », de Dominik Moll, en salle depuis le 13 juillet

18.3: Une année à la PJ

Price: 8,90 €

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