Le monde, quoiqu’en disent les niaiseux et les pleurnichards, est bien fait. Les questions fondamentales et existentielles trouvent, fort heureusement, des réponses rapides, certaines et non opposables. Par exemple : « Qu’est-ce que George Clooney a de plus que moi ? » La réponse est « rien ! » Réponse rapide, certaine et non opposable.

L’ennui vient ensuite de ce que l’existentiel, l’important et le fondamental ayant été expédiés au carré de la vitesse de la lumière, nous restons dans la patouille à nous baguenauder avec des questions fort secondaires, dont celle-ci : comment expliquer la fadasserie consensuelle de notre époque ? On se casserait les neurones à trouver par quel bout prendre non seulement la question, mais surtout la réponse. Incolore, inodore et sans saveur cette époque ? Conforme en un mot, cons formés, cons formatés, voila une piste… Incolore, sauf le rose-Barbie des optimistes ou le noir kelvinien des pessimistes. Sans saveur, sauf le tiède-mou-sucré des fast-foodeurs télévisuels qui parlent tous pareil. Sans odeurs ? Certes, oui. Les mots n’ont plus de sens, on ne les sent plus ! Passé au Rexona, le vocabulaire ! Le déodorant du verbe est devenu la première règle grammaticale du newspeak (en français : novlangue).

Le mal remonte à loin, quand ces cuculs de post-soixante huitards américains en ont passé des énormes couches, de déodorant sur la langue. Tous libéraux (en français : de gauche) ils ont inventé les malvoyants (en français : les aveugles), les malentendants (en français : les sourds), les personnes de petite taille (en français : les nains). Les noirs sont devenus des Afro-américains, les indiens des Américains natifs et les blancs des Caucasiens. « Ça vous fait quoi d’être Caucasien, ça vous gratouille ou ça vous chatouille ? », aurait demandé Jules Romains… C’est ainsi qu’est née la déocratie, cette époque maudite des maux pas dits, des mots qui ne sentent rien. Des mots non agressifs, non choquants, pleins de culpabilité, dégoulinant d’amour du prochain, pas un mot plus haut que l’autre, et je ne veux voir qu’une tête, au bas mot.

J’en étais là de mes réflexions lorsque me subjugua une déprime instantanée : ce qui s’applique aux mots, s’applique pareillement aux phrases, aux discours entiers. Syntaxe, priez pour nous ! Faire dire aux mots ce qu’ils ne disent pas, les passer au déodorant, ne pas choquer. Il me souvient, moi qui ai le privilège d’être vieux (pardon, senior !), d’avoir entendu à la radio un préfet de la République, celui de la Sarthe peut-être, dire au mégaphone à un fort-chabroleur bien énervé : « Fais pas de conneries ! ». Que croyez vous qu’il lui arriva ? Fut-il félicité d’avoir empêché un bain de sang ? Que nenni, madame la Marquise, il fut limogé dans l’heure pour avoir « mal parlé » par un ineffable sinistre de l’Intérieur. Le premier à mériter le titre de Superdéo, qui châtia le préfet pour ne pas avoir châtié son langage. Châtié : du latin castigare, punir. La déocratie punit le langage et ceux qui sentent les mots. Parler, écrire c’est comme faire l’amour : il s’agit de faire naître puis croître le plaisir, de s’y abandonner. Avez-vous déjà fait l’amour à une créature douchée et déodorisée de frais ? La chose assurément est frustrante, il faudra vous agiter plus que de coutume pour faire jaillir la sueur dont l’odeur fine (mais si…) déclenchera tous les réflexes indispensables à une heureuse convulsion. Sinon l’affaire se terminera par une banale niquette. Niquette ? De l’arabe, troisième personne du présent de l’indicatif du verbe naïk, faire l’amour, soit i-nik. I-nik, Inique ? Si vous pensez à mal, c’est vous qui l’êtes, inique (qui manque gravement à l’équité, qui est injuste de façon criante, excessive[1. Toutes ces définitions sont à voir sur le site du Centre national des ressources textuelles et lexicales qui, comme moi, mais moins que moi, gagne à être connu.]).

Bon vous n’aimez point que l’on ne nique ni ne fornique, alors bernique. Pop. [Exprime le désappointement] plus rien, plus rien à faire. Vient du vieux français bernicle (rien, non). Même source. En voila un mot qui sent bon, bernique.

Les petits doigts se lèvent, les lèvres se pincent en accent circonflexe ? Tentons alors une autre explication, musicale celle-là, afin de convaincre les beaux esprits par une translation de l’olfactif à l’auditif. La musique, c’est ce truc qui fait du bruit, mais pas n’importe comment : selon des règles de rythme et de mélodie ; et qui produit des émotions… Qu’il s’agisse du Bayerischer Defilier Marsch (demandez à Trudi Kohl, elle vous expliquera, cette bonne Gertrude) ou du trio opus 100 de Schubert, D 929. Et maintenant fermez les yeux et imaginez la musique selon Richard Claydermann ou André Rieu et vous saurez ce qu’est la déolangue de la déocratie.

J’en étais là de mes réflexions, lorsque je suis tombé sur un texte édifiant de David Morley. Il enseigne, que dis-je, il professe à l’université de Warwick dans le Youkey et a commis un ouvrage intitulé Creative Writing. David Morley cite le poète C. D. Wright : « Si tu ne maîtrises pas le langage, il te maîtrisera. » Tout est dit, circulez, y a plus rien à voir, à entendre, à sentir. Eli, Eli, lama sabaktani, tout est consommé comme disait un grand anticonformiste crucifié par les Romains il y a deux mille ans. La messe est dite, la langue et le langage ont été flowerpowerisés, désodorisés. La déocratie a gagné. C’est d’époque ! Le Schein l’a emporté sur le Sein (allo Trudi ?). Et pour les benêts-niais qui n’auraient pas encore compris, David Morley en rajoute une : la précision du langage, dit-il, est une menace pour les autorités dont le pouvoir provient de leur capacité à formuler des illusions. Et pour y parvenir elles sapent et tordent la langue.

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GS
Journaliste et traducteur, Gérard Scheer a fait sa carrière à Radio France et France Télévisions. Il a été directeur des relations extérieures de l'Otan et sévit aujourd'hui sur le carnet Homoimbecillus.
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