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Indéboulonnable mythe moderne, la figure du peuple n’en demeure pas moins une réalité politique difficile à cerner. Dans Le sens du peuple. La gauche, la démocratie, le populisme, Laurent Bouvet en fait l’objet d’une étude passionnante mêlant analyses historique, sociologique et politique.
Entré dans l’histoire en 1789 puis en politique le 23 avril 1848[1. Avènement du suffrage universel masculin.], le peuple français fut porté par la gauche jusqu’en 1968. Depuis, la désaffection à son égard, dans une société de plus en plus individualiste, puis sauvagement désindustrialisée par la mondialisation de l’économie, a conduit les masses populaires à se rapprocher de la droite voire de l’extrême droite, lesquelle se montrent plus sensibles à leurs nouvelles préoccupations conservatrices. Longtemps aveugle à ce mouvement devenu inexorable dans les années 1980, le Parti Socialiste, oublieux de ses origines, croit aujourd’hui qu’il pourra gagner la présidentielle en « enjambant les catégories populaires ». Comment la gauche peut-elle renouer avec le peuple sans pour autant tomber dans les ornières d’un populisme démagogique ? Telle est la voie sur laquelle Laurent Bouvet entend orienter sa famille politique.

« Indissociable de la démocratie représentative », tout comme son avatar populiste, le peuple, selon l’auteur, se présente dans l’histoire moderne sous trois formes originales liées aux différentes représentations du politiques dans les sociétés occidentales : nationale, sociale et démocratique. Or, plus de cent ans après l’appel historique du général Boulanger sous la IIIe République, le populisme français ne traduit finalement rien d’autre qu’un désir profond d’unité, à la fois nationale, sociale et politique, cristallisée contre un ennemi intérieur ou extérieur qu’« un chef charismatique proche du peuple » doit affronter en incarnant le peuple tout entier.

Depuis la victoire de la gauche en 1981 puis l’émergence du Front National dans la vie électorale française , deux figures de l’ennemi menacent l’imaginaire national, social et démocratique du pays : un ennemi culturel intérieur (l’immigration) qui impose une vision du monde contraire aux principes d’une société démocratique et un ennemi politique et économique extérieur (la mondialisation). Ainsi, « la crise des trois « questions » politiques (nationale, sociale, démocratique) telle qu’on peut l’observer et la décrire aujourd’hui donne une nouvelle vigueur à la tentation populiste, celle qui conduit au néopopulisme actuel que l’on constate en Europe occidentale notamment ».

N’y a-t-il donc aucun remède à cette réalité ? En politique comme en amour, le travail de détricotage est un préalable à toute tentative de compréhension: « Le temps est à la remise en cause, au questionnement des dogmes et des impensés » annonce Bouvet avant de brillamment remonter le fil de l’histoire politique et culturelle de la gauche française, afin de comprendre la longue histoire de son divorce avec le peuple.
Depuis 1981, le Parti Socialiste, entre sa conversion au libéralisme économique et ses éloges socio-ethniques de la diversité, n’a cessé de trahir celui qui l’avait porté au pouvoir : le peuple de gauche. A partir des années 80, « la gauche va aller «contre le peuple (…) en abandonnant le programme économique et social qu’elle prétendait avoir construit pour défendre ses intérêts et son histoire; en adoptant sans aucune réflexion préalable une nouvelle idéologie qui ne renvoie plus au peuple (…) mais à certains groupes identifiés à raison de critères culturels; mettant en oeuvre des politiques publiques qui entérinent cette double évolution ». A mesure que les structures sociologiques du PS s’embourgeoisaient, la conquête du peuple par le populisme de droite a parallèlement contribué à « l’ancrage d’une gauche oppositionnelle au pouvoir central détenu par la droite depuis 10 ans dans un rejet du peuple ». Le discours de gauche, en diabolisant celui du Front National et en jetant un discrédit culturel, mental et politique sur le vote Le Pen, a pour longtemps renvoyé son électorat populaire dans le camp de la droite, allant jusqu’à le rendre responsable « de la survie politique d’une organisation indigne moralement et politiquement ».

Mais « le peuple de la démocratie est le même peuple que celui du populisme. » D’où l’urgence pour le PS de le reconquérir idéologiquement et électoralement avant qu’il ne soit trop tard. A ce propos, Laurent Bouvet pointe du doigt l’apparition récente d’un néologisme venu remplacer la notion de conscience « sociale » en préoccupations « sociétales », renvoyant aux calendes grecques l’origine contractuelle de la société moderne dont le sens s’abolit chaque jour davantage. Car si la société démocratique et républicaine moderne s’enracine dans une conception individualiste du monde, héritée des grands principes de 1789, la nouvelle notion « sociétale » l’arrache à l’unité d’un idéal de liberté et d’égalité. L’individualisme des Lumières est ainsi livré en pâture aux principes multiculturalistes qui mettent l’accent sur les différences culturelles ou religieuses.

Eviter la double impasse stratégique à laquelle conduisent la nouvelle doxa multiculturaliste de Terra Nova ou le populisme de Mélenchon devrait porter le premier parti de gauche à renforcer un axe identitaire autour de « valeurs qui rassemblent les Français ». Ce qui implique de réinvestir l’idéal républicain et laïque dont Marine Le Pen a pu se saisir récemment avec tant de facilité, puisque la gauche et la droite le lui avaient abandonné.

Laurent Bouvet, Le sens du peuple, Gallimard, 2012.

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