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Kafka, le retour du fils prodige

Ses romans ressortent en Pléiade

Kafka, le retour du fils prodige
Franz Kafka et sa première fiancée Felice Bauer. Bianchetti/Leemage.

Peu d’augures auraient prédit qu’un modeste juif de Prague deviendrait l’un des auteurs majeurs du XXe siècle. Les romans de Franz Kafka paraissent en Pléiade dans une nouvelle traduction. La revanche d’un fils sur ce père qu’il abhorrait et le fascinait.


C’est l’histoire d’un grand juif (1,80 mètre) praguois devenu après sa mort l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. De Franz Kafka, mort à 40 ans en 1924, tout a été dit, écrit, traduit et décortiqué grâce à la trahison de son ami Max Brod. Au lieu de brûler les grands romans que Kafka, bourreau de lui-même, vouait à la destruction, son exécuteur testamentaire les a en effet publiés. Le Disparu (souvent traduit par L’Amérique) Le Procès, Le Château sont aujourd’hui rassemblés dans l’un des deux volumes édités par « La Pléiade ». Dans l’entretien qu’il m’a accordé, son nouveau traducteur Jean-Pierre Lefebvre, peint avec talent le tableau du Prague de la Belle Époque. Une Autriche-Hongrie finissante où l’émancipation des juifs se heurtait aux nationalismes allemand et tchèque, souvent teintés d’antisémitisme. Dans les œuvres kafkaïennes, on retrouve ainsi le petit périmètre urbain et l’imaginaire juif de Bohème dans lequel ce fils prodige a baigné toute sa vie durant.

« Ils savent que l’abîme est sur eux, pourtant ils s’engagent sur la corde. »

Comme le note Lefebvre, les lectures antitotalitaires, freudiennes ou kabbalistiques des univers clos du Procès ou du Château, de La Colonie pénitentiaire ou de La Métamorphose ont chacune leur bien-fondé. De mon côté, las des anachronismes orwelliens que dénonce le Kundera des Testaments trahis, j’aimerais donner raison au grand Vialatte – auquel on doit les premières traductions françaises, réputées parfois farfelues, de Kafka. D’après l’auteur des Fruits du Congo, l’accusé Joseph K. du Procès est coupable, forcément coupable, à l’image de l’homme pascalien perdu devant l’immensité du monde. Ignorant les charges qu’il affronte, avant de se laisser abattre comme un chien par deux comédiens, Joseph K. se résout à ne quérir qu’un ajournement de son procès, l’acquittement n’étant pas de ce monde. Ce que Kafka résume de son style limpide : « Ils savent que l’abîme est sur eux, pourtant ils s’engagent sur la corde. »

Dans cette nouvelle Pléiade, on lira avec délectation les petits bijoux que sont La Sentence, Onze fils, Un virtuose de la faim. Autant de nouvelles où Kafka fait résonner l’écho de sa relation toxique au père qu’il fantasmait en tyran. Ce petit commerçant honnête et généreux écrasait son fils malingre et introverti par sa constitution, sa stature et sa voix de stentor, comme l’exprime sa déchirante Lettre au père, qu’on espère voir un jour éditée en Pléiade. « Je suis persuadée que dans ses rêves, il l’a tué plus d’une fois » en dira sa dernière fiancée, Dora Diamant, ainsi que son contemporain, l’écrivain suisse Max Pulver : « La tuberculose était devenue son arme pour se défendre contre le monde, et surtout contre son père qu’il pensait punir grâce à cette maladie. »[tooltips content=”Deux témoignages que l’on retrouve dans le beau livre J’ai connu Kafka : témoignages réunis par Hans-Gerd Koch, Actes Sud, 1998.”]1[/tooltips] Inutile de convoquer Freud ou Lacan pour comprendre la centralité du père dans l’œuvre kafkaïenne. Venant à bout du Gregor Samsa réduit à l’état d’insecte dans La Métamorphose. Poussant au suicide le héros de La Sentence (écrit en une nuit, c’est un des textes les plus violents et incisifs qu’il m’ait été donné de lire…) afin de monopoliser les femmes du foyer. Éreintant successivement ses Onze fils avec la froideur d’un faire-part dans la nouvelle du même nom.

Kafka “invente une littérature et une pensée d’actes”

Longtemps cloîtré dans sa chambre d’adolescent, client des bordels, Kafka écrivait jour et nuit, prisait Dickens ou Kleist, non sans brocarder Balzac et Dostoïevski. Au risque de vous choquer, ce stakhanoviste fustigeait les généralisations balzaciennes « efficaces mais fausses » du style « vers cinq heures de l’après-midi, la marquise enfila ses gants comme toutes les marquises enfilent leurs gants à cette heure-ci » ou l’excessive noirceur dostoïevskienne.

Sans fioritures ni métaphores alambiquées, Kafka reste un romancier de l’acte. C’est la thèse défendue par un certain Arnaud Villani dans un petit essai ardu, mais fort stimulant récemment sorti : Kafka : l’homme en chute libre. Prenons cette étrange histoire de l’arpenteur K. (encore un !) perdu dans les brumes du Château. Au fil de ses pérégrinations, K. tente de contacter les représentants de l’autorité, s’adjoint deux assistants espiègles, s’ébat avec une serveuse en plein bistro… Tout cela fait dire à Villani que Kafka « invente une littérature et une pensée d’actes. […] Les personnages du Château éprouvent-ils une attirance sexuelle ? C’est aussitôt une scène de sexe. » Si bien que « K. ne sait rien, ne veut rien, ne peut rien, pas plus que Kafka lui-même », dont il n’y aurait nulle interprétation définitive à tirer.

« Chaque accusé s’efforce d’obtenir un ajournement de son verdict. »

Revenons à l’homme. Il serait facile d’alimenter la légende noire d’un rond-de-cuir misanthrope, perpétuellement dépressif et renfermé. Pour faire un sort à cette caricature, le récit d’une anecdote a priori triviale s’impose. L’humble écrivain, connu d’un petit cercle de littérateurs praguois de son vivant, vit un jour une petite fille pleurer dans un parc. Témoin de la scène, sa fiancée Dora raconte avoir entendu Kafka s’enquérir du motif des pleurs. La fillette ne se remettait pas d’avoir perdu sa poupée. Pris au dépourvu, Kafka inventa aussitôt une fable pour consoler l’éplorée : si la poupée demeurait introuvable, c’est qu’elle était partie fourbue d’ennui, chercher le bonheur sous d’autres cieux. D’ailleurs, elle ne manquerait pas de le faire savoir à son ancienne propriétaire, via une lettre d’explication circonstanciée. Sans plus tarder, Kafka rentra chez lui pour rédiger la missive et la transmettre à la petite fille. Larmes séchées, blessures refermées : sa mission d’ange réparateur était accomplie.

On peine à imaginer l’inventeur de cette trouvaille épouser les idéaux socialistes puis sionistes qui furent les siens à la fin de sa vie. Ni quelque utopie que ce soit. Pourtant, l’apprentissage de l’hébreu et les projets d’émigration, vite contrariés par sa maladie, lui ont fait renouer avec le ritualisme judaïque de ce père qu’il craignait autant qu’il l’admirait.

Laissons le mot de la fin au Kafka qui riait en se lisant. Un jour que le fils d’un de ses collègues de bureau lui demandait pourquoi il se rendait au sanatorium sans croire en ses chances de guérison, l’auteur du Procès répondit malicieusement : « Chaque accusé s’efforce d’obtenir un ajournement de son verdict. »

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Mars 2019 - Causeur #66

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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