Dans Avec joie et docilité de Johanna Sinisalo, nous sommes en Finlande, en 2013. Le problème est qu’il ne s’agit pas tout à fait de la Finlande que nous connaissons. Le pays ressemble à une manière de Corée du Nord en à peine plus aimable.

Dictature sous piment

Isolée du reste du monde, elle vit depuis quelques décennies sous le régime eusistocratique. Ce mot barbare et savant à la fois signifie que l’Etat, omnipotent, s’est donné pour mission d’assurer le bien-être de sa population, mais avant tout son bien-être physique.

Il s’agit en fait d’une dictature sanitaire où tous les psychotropes et les excitants comme l’alcool, le tabac ou le café sont bannis et où la seule drogue que l’on réussit à faire entrer clandestinement ou à cultiver durant les quelques mois d’été dans des plantations reculées est… le piment ! Chacun sait en effet que le piment, et son principe actif la capsaïcine, provoque une inflammation des muqueuses qui, utilisée à haute dose, provoque une regrettable excitation sexuelle qui nuit à l’harmonie eusistocratique du paradis finlandais.

Une parabole hygiéniste

C’est que le régime au pouvoir dans Avec joie et docilité dont Johanna Sinisalo nous montre comment il s’est créé à partir d’un mélange de documents réels et fictifs, fait aussi régner une dictature sexuelle. Les bureaux des services sanitaires, qui fonctionnent davantage comme une police politique que comme un service de santé, ont en effet réussi, ô exploit, à domestiquer cet être étrange qu’on appelle la femme. Pour cela, les dirigeants se sont inspirés des expériences réelles d’un généticien russe, Beliaev, qui a réussi, à force de conditionnement, à transformer en quelques générations des renards argentés sauvages recherchés pour leur fourrure en gentils animaux de compagnie. Partant du principe évident qu’il y a finalement peu de différences entre une femme et un renard argenté, grâce une éducation et une sélection rigoureuse, les citoyennes de la république eusistocratique de Finlande sont devenues des éloïs, c’est-à-dire de charmantes créatures envoyées dans de grandes fêtes annuelles sur le « marché de l’accouplement » après avoir suivi des études dans les lycées ménagers d’Etat. Parfaitement soumises, complètement stupides, les éloïs évitent la frustration sexuelle des hommes ou un célibat imposé par une quelconque disgrâce, ce qui génère des frustrations et des violences regrettables.

Voyage en République eusistocratique

Bien sûr, quelques femmes se révèlent impossible à domestiquer, ce sont des morlocks que l’on envoie travailler à des tâches subalternes ou répugnantes. La grand mère de Vana, l’héroïne d’Avec joie et docilité, s’est aperçue que sa petite fille était une morlock puisqu’elle lisait des livres et s’intéressait à des questions abstraites. Elle lui apprend donc à se faire passer pour une éloï, ce qui n’est pas sans danger.

Sur cette trame qui emprunte par sa terminologie à H.G. Wells, Johanna Sinisalo a réussi à écrire une fable aux allures de thrillers, étrangement poétique et franchement terrifiante.

Tout l’intérêt de ce roman, qui nous présente une société alternative et cauchemardesque est dans sa manière de montrer, notamment à partir de l’histoire récente de la Finlande, réellement tentée par l’eugénisme, l’hygiénisme à tout crin et s’appuyant sur un puritanisme typiquement protestant, qu’il ne s’en serait pas fallu de grand chose pour que la république eusistocratique existât.

Ni féministe ni genré

On peut penser qu’un tel livre aurait plu à Philipe Muray qui a montré comment les Etats avaient tendance à vouloir régenter pour notre bien les moindres détails de notre vie quotidienne. Mais il pourra aussi, et c’est en ça, qu’Avec joie et docilité est plus qu’un simple roman à thèse, se lire comme une réflexion aussi bien sur les impasses et les pièges d’un certain féminisme que sur l’absurdité à vouloir à tout prix faire coïncider un sexe et un genre.

Bref, Johanna Sinisalo est idéologiquement insaisissable et se fâchera probablement avec à peu près tout le monde. C’est pour cela qu’Avec joie et docilité, au-delà  l’originalité hyperréaliste de son univers, est un roman troublant, gênant et extrêmement plaisant.

Avec joie et docilité de Johanna Sinisalo (Actes Sud, 2017)