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Jean-Marie Le Pen: « Zemmour n’a pas le gabarit »

Rencontre à Montretout 2/2

Jean-Marie Le Pen: « Zemmour n’a pas le gabarit »
Jean-Marie Le Pen sur lel balcon de sa villa, à Saint Cloud, juin 2021 © Hannah Assouline

À 94 ans, le Menhir est retiré de la vie politique, mais il en demeure un observateur passionné. Il prédit un véritable « tsunami démographique », et n’imagine pas un embrasement des banlieues en cas de victoire de sa fille « dédiabolisée » qu’il soutient sans enthousiasme excessif. Mais si Marine était élue, ce serait « sur un rejet de Macron ».


>>> Relire la première partie <<<

En dépit de ce revers [électoral des régionales], puisque vos idées, dites-vous, ont largement gagné dans la société, peuvent-elles gagner politiquement ?

La victoire de Marine n’est pas probable, mais elle est possible, parce que le mouvement électoral peut se produire sur un fait affectif ou sentimental, ou une épouvante quelconque…

Souhaitez-vous cette victoire ?

Je n’ai pas à la souhaiter ou non. C’est elle qui est en situation de pouvoir gagner. Elle n’accorde aucune importance à son père, elle ne me consulte jamais, me rencontre agréablement lors de réunions familiales, mais sans plus. On ne parle presque pas politique et quand on le fait, elle pense que mes conseils sont ceux d’un vieillard qui n’est plus dans la course. De surcroît, elle essaie le plus possible de faire oublier ma présence. Je suis un des rares chefs politiques qui ait été exclu du parti qu’il avait fondé et dirigé pendant quarante ans.

Cela vous rend-il amer ?

Non ! Je le prends avec un certain humour, ça ne me brise pas le cœur mais ça aurait pu le faire. Je ne suis pas quelqu’un d’amer ni de rancunier. Peut-être pas assez d’ailleurs…

Cependant, depuis quelque temps, on a l’impression d’un rapprochement…

Je suis réaliste, et j’observe que, pour l’instant, le candidat de droite nationale le mieux placé, c’est Marine Le Pen.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous distingue d’elle sur le plan des idées, alors que le RN dénonce l’immigration massive, l’emprise islamiste dans les banlieues ?

Marine a cru devoir mettre une sourdine à ses revendications majeures, alors qu’il fallait avoir confiance dans le fait que le peuple, à un moment donné, se rendrait compte que les propositions n’étaient pas excessives mais raisonnables.

Il y a un domaine dans lequel vous êtes très différents, c’est l’économie. Êtes-vous aussi libéral que par le passé ?

La concurrence n’est pas sacrée, mais c’est le moins mauvais régulateur possible. Pour admettre des politiques dirigistes, il faut une formidable confiance dans les dirigeants. Or pour l’instant, ils sont tellement vagues et flous qu’on peine à voir ce que serait un dirigisme français.

Vous ne trouvez pas que nous sommes déjà un pays dirigiste ?

La France est une république autoritaire, bureaucratique. J’ai deux arbres morts dans le parc, mais je ne peux les abattre qu’avec l’autorisation de la municipalité, alors j’ai rempli un dossier et ils vont venir constater, photographier, délibérer, pour savoir si on peut ou non les couper. Et si jamais je le fais de ma propre autorité, je risque des poursuites.

C’est le paradoxe français : l’État est partout, mais il est faible.

C’est toute la différence entre la velléité et la volonté.

Que pensez-vous du procès en incompétence et en inculture qu’on fait à Marine ?

C’est tout à fait injuste. Marine a fait des études de droit, elle a été avocate. Autant que je puisse en juger, elle est plus juriste qu’économiste, mais je suppose qu’elle est entourée. De plus, si elle gagne, beaucoup de gens sérieux seront disposés à mettre leurs talents à sa disposition.

Regrettez-vous que Marion ait abandonné la politique ?

Marion n’a pas abandonné la politique, elle en fait sous une autre forme avec son institut, où elle forme des cadres. Évidemment, cela peut paraître aussi long que de faire un enfant, mais elle a 30 ans. Je crois qu’on reparlera d’elle.

L’intérieur de Montretout : une accumulation de livres et de souvenirs politiques… de lui-même © Hannah Assouline

Soutiendrez-vous votre fille pour l’élection présidentielle ?

Tout dépend de son programme politique proprement dit, et de son programme d’action. Je soutiendrai le meilleur candidat proche de mes idées.

Si elle est élue, cela provoquera-t-il des troubles ?

À mon avis, il n’y aura pas de manifestations en raison de son attitude dédiabolisatrice. Macron n’est pas un ennemi très redoutable apparemment. Certes, il n’est ni méchant ni idiot, mais quand il se lance dans un tour de France de la séduction, il agit exactement à l’inverse de ce que le peuple attend de son chef. Le président de la République doit parler rarement, relativement brièvement, et avec des phrases dont au moins on peut se souvenir de l’une d’entre elles. C’est ce qu’avait appris à faire le général de Gaulle. Cette manière d’aller dans la foule pour serrer des mains est en outre dangereuse. Quand on parle beaucoup, on peut dire plus de bêtises. Et puis il y a le risque physique, on l’a vu avec la gifle.

On a vendu aux Français qu’ils voulaient de la proximité. Et ils le croient.

Cela n’est pas bon et dissout le lien d’autorité et d’obéissance. L’autorité vient d’une certaine distanciation. Celui qui parle possède des talents et des compétences supérieurs aux miens.

Le sujet qui passionne le Landerneau, et nous aussi, c’est la candidature Zemmour. Il doit être difficile de résister quand tant de gens vous disent « tu vas sauver la France ». En tout cas, l’hypothèse est de moins en moins farfelue.

Je n’ai pas encore vu Éric sur ce sujet. J’ai l’intention de le voir en tête-à-tête, parce que je l’aime beaucoup. Certes, il est inégal, on ne peut plus être Pic de la Mirandole au XXIe siècle. Mais il travaille ses sujets, et il a le punch. Pour autant, je suis convaincu qu’il n’a pas le gabarit. Je lui déconseillerai de se présenter et lui dirai qu’il a tout à perdre. D’abord, il n’est pas du tout sûr de faire un bon résultat. Et même s’il fait un bon résultat, il sera en rivalité avec Marine et ils se fusilleront l’un et l’autre au profit du troisième homme. Cela dit, il est probablement très difficile de résister à tous ceux qui pensent que ses positions, son talent, sa notoriété font de lui le candidat le plus performant des idées nationales.

Les premiers sondages montrent plutôt qu’il peut séduire un électorat de droite qui trouve Marine trop gauchiste et pas assez catholique (ce qui est amusant quand on y pense).

Certes, mais n’oublions pas que, ce que nous savons de Zemmour, nous le voyons sur une petite chaîne de télévision qui est ultra minoritaire dans l’éventail des télévisions. Sur CNews, il occupe un terrain très brillamment, mais dans l’opinion générale, CNews, c’est cheap ! À la vérité, il est bien connu dans nos milieux, mais pas dans l’électorat populaire. Ces élections régionales ont montré que, faute d’une campagne électorale réelle, ce sont les gens en place qui gagnent, car eux sont un peu connus, alors que leurs adversaires sont dans un anonymat presque complet.

Vous lui en voudriez d’être candidat ?

Non, je penserais qu’il fait une erreur à la fois de politique générale et sur le plan personnel. S’il n’est pas élu, ce qui est très probable, il perdra son job. Il ne faut pas oublier que son statut de polémiste est antinomique avec celui d’un candidat à la présidence. C’est quelqu’un qui n’hésite pas à se faire des ennemis ou des adversaires et tire tous azimuts. Donc il ne peut pas compter sur des soutiens solides de la part de gens qu’il aurait plus ou moins égratignés. Qui sont ses amis ? Avec qui gouvernera-t-il ?

N’empêche, beaucoup de Français sont d’accord avec lui.

Comment les gens pourraient-ils savoir qu’ils « sont d’accord avec Zemmour », ils ne le voient jamais ! Cela dit, je vous l’accorde, beaucoup pensent comme lui sur un certain nombre de sujets. Cela ne veut pas dire qu’ils le voudraient comme président de la République.

Marine vous a-t-elle demandé de le dissuader ?

Elle ne me demande jamais rien, et encore moins de conseils.

Aviez-vous une petite jouissance de votre statut de paria ?

Non. Je n’ai jamais rien éprouvé de la sorte.

Mais en 2002, vous aviez l’air presque paniqué d’être au deuxième tour.

Je n’étais pas paniqué, j’étais grave. J’arrive avec 17 points juste derrière Chirac, président sortant qui n’a pas fait 20 %. C’est d’ailleurs pour ça qu’il y aura une résistance très forte contre moi : l’hypothèse d’une défaite de Chirac n’est pas écartée dans le milieu des sachants. Et moi, le 21 avril, je me demande ce que je ferai, qui je nommerai comme Premier ministre, comment je constituerai le gouvernement. Mais la déferlante agressive, toute la presse, tous les milieux ligués contre moi, les manifestations d’enfants, les « À mort Le Pen », tout cela est poussière de l’histoire. Ce genre d’attaques est banal dans une démocratie, j’y suis imperméable.

Vos filles en ont-elles pâti ?

Oui, mais je n’y pouvais rien. Mes filles avaient 8, 12 et 16 ans quand leur immeuble a explosé à la suite d’un attentat. En plus, elles ont souvent été soumises à des brimades à l’école, ça n’a pas toujours été facile. Être les filles de Le Pen présente des avantages et des inconvénients, mais il est vrai que les inconvénients l’ont emporté sur les avantages.

Je crois qu’il faudrait unifier les souverainistes et mettre ensemble Marine, Ménard, Onfray, etc.

Avez-vous de la haine en politique en général ?

Non, c’est un sentiment que je ne connais pas, et je n’ai pas souvenir de l’avoir ressenti. J’ai eu des adversaires, j’ai combattu des ennemis, les Allemands pendant la guerre, les Vietminh, le FLN en Algérie, mais je n’ai pas eu de haine.

Que vous inspire l’évolution de la droite qu’on appelait classique, républicaine ?

Ils reviennent à leurs idées fondamentales, celles de la droite, rien d’extraordinaire ni de passionnant. Ils vont se diviser, une partie sera macronisée, mais Macron risque gros. Si Marine est élue, ce sera sur un rejet de Macron.

Nicolas Sarkozy avait réussi à séduire une partie de votre électorat…

Mais il n’a pas tenu ses promesses. Il n’est pas antipathique et je dois dire que lorsqu’il m’a invité à l’Élysée, il a été fort agréable. C’est assez amusant, parce que tout le Conseil des ministres attendait sur le palier qu’on termine notre entretien bilatéral. Nous sommes sortis bras dessus, bras dessous et il m’a demandé si je connaissais M. Fillon. Il m’a même invité à lui rendre visite quand je le voulais. Je n’y suis pas retourné, parce que nos relations ne justifiaient pas un rapprochement, mais comme homme il était agréable.

Parlez-vous avec Philippe de Villiers ?

Non, je l’ai rencontré la première fois à Moscou. On s’était retrouvé à déjeuner chez un oligarque russe. Je suis entré et j’ai vu Villiers, je lui ai serré la main, il a été très gentil et très brillant comme il sait le faire quand il veut, mais sans plus.

Vous ne croyez pas que le clivage souverainistes/mondialistes a supplanté la summa divisio entre la droite et la gauche ?

Si, j’ai même été l’un des premiers à parler de mondialisme. Je crois d’ailleurs qu’il faudrait unifier les souverainistes et mettre ensemble Marine, Ménard, Onfray, etc.

Y a-t-il des gens que vous admirez dans la politique française ?

J’ai de l’admiration pour Zemmour dans le rôle qu’il joue aujourd’hui. Sinon, j’ai une indulgence coupable pour Mélenchon. C’est le seul qui ait vraiment du talent et l’esprit vaste. Et l’un des rares à parler une belle langue.

Dommage qu’il ait viré islamo-gauchiste et immigrationniste.

Il pense qu’il y a là un terreau politique inexploité donc disponible. Mais il n’est pas sûr du tout que les immigrés l’apprécient.

On a tendance à dénoncer les gouvernants, mais on parle assez peu des gouvernés. Les Français sont-ils à la hauteur de l’histoire de leur pays ?

Mais n’est-ce pas un problème de gouvernail ? Les mécanismes politiques correspondent-ils à notre temps, aux problèmes individuels et collectifs qui se posent aux Français ?

N’empêche, on n’a pas le sentiment que les Français soient prêts à se battre pour leur liberté…

C’est fatigant la liberté, cela oblige à des attitudes courageuses… Oui, je crains que le sentiment de la liberté ne se soit affadi, mais il en va de même de tous les sentiments politiques, de vie publique. Les gens sont beaucoup plus soucieux de partir en vacances que des élections.

Êtes-vous toujours passionné par la politique ?

Je continue d’en faire volens nolens. Je fais un tweet de temps en temps.

Vous écrivez aussi ?

Je suis trop fainéant maintenant.

Vous n’allez pas faire la suite de vos mémoires ?

Non.

Vous êtes né en 1928, comment vous sentez-vous dans le monde des réseaux sociaux ?

Je ne suis pas un fana des réseaux sociaux. Je me suis même privé d’un ordinateur, trop facile à espionner, mais j’ai un téléphone portable ! J’ai du mal à lire maintenant. Je choisis mes livres en fonction de la taille de la police. Ça fait partie des problèmes… Le général de Gaulle disait que la vieillesse est un naufrage.

Finalement, est-il trop tard pour la France ?

Il n’est jamais trop tard pour essayer, mais je ne sais pas s’il est encore temps. Je suis frappé par le contraste entre la gravité de la situation et l’ambiance dans le pays qui s’apprête à partir en vacances. Mais on ne sait jamais, la vie commence toujours demain. Ce sont les événements qui détermineront notre destin collectif, beaucoup plus que les idéologies.

Ne croyez-vous pas à la capacité de la jeunesse à inverser la tendance ?

Si, ne serait-ce que parce que les jeunes ont leur vie à faire. Avec 1,4 milliard de Chinois, 1,5 milliard d’Indiens, 43 millions d’Algériens, un milliard d’Africains, ce ne sera pas facile. Mais j’appelle les 70 millions de Français à vivre, et vivre c’est aussi se défendre, ne pas accepter les évolutions en cours comme irrémédiables. Je ne suis pas désespéré…


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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