Train grande vitesse, autonomies régionales, salaire minimum, flat tax : on ne comptait plus les sujets de discorde entre le Premier ministre Giuseppe Conte (issu de la société civile), le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini (Lega) et le ministre du Développement économique Luigi di Maio (Mouvement cinq étoiles).  Depuis que des soupçons de collusion avec la Russie pèsent sur l’entourage de Salvini, les principales figures du gouvernement s’écharpent quotidiennement. Salvini vient d’annoncer leur divorce en souhaitant des élections anticipées.


Cela a débuté comme un SAS : en juillet, le site BuzzFeed diffuse une vidéo accablant un proche conseiller de Matteo Salvini. Depuis l’hôtel Metropole de Moscou en octobre dernier, le président de l’association d’amitié Lombardie-Russie Gianluca Savoini aurait négocié la signature d’un contrat gazier entre une société russe et la compagnie italienne ENI pour la modique d’1.5 milliard d’euros dont la Lega empocherait quelques jolies miettes en guise de commission. L’épisode rappelle l’affaire autrichienne qui avait poussé le vice-chancelier Strache à la démission en mai.

Di Maio fait le fier

La révélation de ce scandale a évidemment gêné Salvini aux entournures, lui qui roulait des mécaniques depuis sa victoire écrasante aux Européennes (34%) loin devant son allié du Mouvement 5 étoiles tombé à 17%. Jusqu’à ce coup de tonnerre, le ministre de l’Intérieur traitait le Premier ministre Conte comme un sous-fifre auquel il entendait dicter son agenda : reprise des travaux de la ligne de train grande vitesse Lyon-Turin, au nez et à la barbe des grillistes tenants de la « décroissance heureuse » et flat tax au taux unique pour en finir avec le matraquage fiscal. Avec l’affaire « Moscopoli », Conte et Di Maio ont (provisoirement) pris leur revanche : le premier prenant un malin plaisir à faire savoir que Savoini l’avait accompagné lors de sa visite officielle à Moscou à la demande expresse de Salvini, le second se targuant d’avoir les mains propres et un parti au-dessus de tout soupçon. Tous deux se sont accordés pour pousser le Capitano à répondre à la commission d’enquête  parlementaire sur le financement des partis politiques. Niet catégorique de Salvini qui nie posséder le moindre rouble et refuse de se prêter aux sommations de l’opposition, dominée par le Parti démocrate (centre-gauche).

L’heure de Conte a sonné

Reprenant du poil de la bête face à ses deux partenaires, le Président du Conseil Conte a profité de cette séquence pour s’affirmer. Aux dépens du Mouvement 5 étoiles, qui ne digère toujours pas la reprise du Lyon-Turin, le ministre des Transports Toninelli ayant même refusé le signer le décret. Mais aussi au grand dam de la Lega, dont les puissants gouverneurs de Vénétie et de Lombardie, cadres de la ligue autonomiste, défendent mordicus le principe d’une réforme sur l’autonomie régionale. Dans ce pays fracturé entre un Nord industriel plutôt prospère et un Sud désespérément en retard, la question se révèle particulièrement sensible, notamment lorsqu’un sous-secrétaire d’Etat leghiste évoque l’idée d’un Smic réservé au Nord. Casus belli pour les grillistes, Di Maio en tête, qui ont beau jeu de poser en gardiens de l’unité italienne contre l’égoïsme septentrional. Embarrassé par sa base, Salvini a dû la suivre sans y croire, craignant que les revendications nordistes ne lui aliène le Sud de la botte où il progresse à grands pas.

Toutes les occasions ont été bonnes pour révéler ce secret de polichinelle : Lega et M5S se conchient mutuellement, passé le stade du mariage de raison. Un jour de juillet, les eurodéputés grillistes votent pour la présidente allemande de la Commission européenne, permettant son élection in extremis, au nom de leur volonté commune de créer un Smic européen. La péninsule n’ayant aucun salaire minimum, le calcul du M5S n’a rien de délirant : s’appuyer sur l’Europe comme levier, quitte à nuancer leurs diatribes anti-bruxelloises. Réplique de la Lega : vous faites le jeu de Macron (horresco referens !).

Une majorité de centre-droit est possible

Jusqu’à hier, la presse italienne se posait une seule question dont elle ignorait la réponse : pourquoi Salvini ne démissionne-t-il pas ? En position de force dans l’opinion, voire en ascension constante d’après les sondages qui le situent à 38% des suffrages, le ministre de l’Intérieur n’a apparemment pas souffert du scandale russe. Mieux, avec son allié postfasciste Fratelli d’Italia donné à 7%, il pourrait se passer de Berlusconi – devenu la dernière roue vieillissante du carrosse – pour former une majorité alternative dite de « centre-droit ». D’autant que le gouverneur de Ligurie Toti vient de quitter le parti berlusconiste pour créer son propre mouvement et constituer l’éventuel pilier centriste d’une majorité dextriste. Les dernières enquêtes d’opinion attribuent deux tiers des sièges du Parlement à Salvini et ses alliés.

Comme l’avait malicieusement noté le quotidien Il Giornale, il n’y a plus véritablement de gouvernement italien depuis des semaines. Avant même d’appeler à des élections anticipées, Salvini avait réclamé la tête de ses bêtes noires de la Défense et des Transports, ce qui fait pour le moins désordre. Le fonctionnait fonctionnait comme un mini-Parlement dont les membres s’invectivent publiquement. En attendant l’automne, saison du retour du retour aux urnes, tout est possible. L’explosion du cabinet se sera finalement produite sur le dossier du Lyon-Turin, discuté hier au Sénat.

Salvini, futur Premier ministre ?

Si la tête du prochain gouvernement semble promise à Salvini, encore faut-il que des élections soient effectivement convoquées par le président Mattarella et une majorité alternative constituée. Des surprises ne sont pas à exclure. Quoi qu’il s’en défende, le Parti démocrate, présidé par le transparent gouverneur du Latium Zingaretti, pourrait être tenté de renoncer à sa stratégie du « pop corn » (rester dans l’opposition en misant sur l’échec de l’exécutif) pour s’allier avec le Mouvement 5 étoiles dans une stratégie « Tout sauf Salvini ». En embuscade, Renzi espère sans doute la défaite de son concurrent Zingaretti, le PD faisant de ses divisions un spectacle risible : pas moins de deux pétitions parties de ses rangs exigeaient la démission de Salvini. Sur l’immigration, le parti de centre-gauche renforce paradoxalement ce dernier en dénonçant l’inhumanité du vice-premier ministre. Il eût été plus judicieux (mais moins défendable à gauche) de souligner la relative inefficacité du verbe salviniste : d’après les statistiques officielles, en un an, le nombre d’expulsions de clandestins… a diminué de 25%.

De son côté, le parti grilliste affronte une lourde crise interne depuis ses revers électoraux, plombé par les couleuvres successives qu’il a dû avaler. La réforme de ses statuts initié par Di Maio en fait un parti banalement gestionnaire, loin de la rhétorique radicalement populiste (« antipolitique » disent les Italiens) de ses origines. Clou du spectacle, un gouvernement technique nommé par le président Matarella avec la bénédiction de Bruxelles, sur le modèle du cabinet Monti (2012-2013), pourrait également voir le jour. On ne s’ennuie jamais dans la Botte.

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