Sur le front de la lutte contre l’immigration clandestine, la ministre de la Défense Elisabetta Trenta (Mouvement 5 étoiles) accuse son homologue de l’Intérieur Matteo Salvini (Lega) de faire de la politique-spectacle au détriment de l’efficacité. A-t-elle vraiment tort ?


À en croire la droite italienne, la lutte qu’a engagée Matteo Salvini contre l’immigration clandestine est constamment entravée par ses ennemis de l’intérieur. Des juges rouges qui libèrent la capitaine allemande du Sea-Watch 3 (laissant augurer de ce que ferait un parquet indépendant au pays du Mur des cons…), des alliés du Mouvement 5 étoiles qui rechignent à resserrer la vis au Parlement, une ministre de la Défense laxiste : cette trinité diabolique mineraient le volontarisme du Capitano, de plus en plus corseté dans son  bureau du Viminale.

Une gauchiste à maroquin ?

Tout ceci n’est pas entièrement faux. A une grosse nuance près : la ministre de la Défense Elisabetta Trenta (Mouvement 5 étoiles) n’est pas une oie blanche dont la priorité est de désarmer son pays pour le livrer aux sans-frontiéristes de tout poil, ONG pro-migrants en tête. Dans un entretien au Corriere della Serra publié hier, Trenta livre le fond de sa pensée et les dessous de la guerre sourde qui l’oppose à Salvini. Longtemps caricaturée en pacifiste ingénue pour s’être opposée à plusieurs achats d’armes et de véhicules militaires, notamment les F-35, la ministre vaut peut-être (un peu) mieux que sa réputation. Certes, des hauts gradés à la retraite ont publiquement exprimé leur malaise face à sa conception angélique de la Défense nationale et au choix de dédier la parade militaire du 2 juin à « l’inclusion ».

Mais gouvernement d’union « gialloverde » Lega-M5S oblige, la ministre Trenta amenuise ses différends avec son homologue du Viminale. Puisque toute une partie de l’opinion et du personnel politiques lui reproche son silence de ces derniers jours, elle confie avoir une divergence de méthode majeure avec Matteo Salvini sur l’immigration clandestine : la politique de la chaise vide ne paie pas. Boycottant systématiquement les sommets européens sur l’immigration, le bouillonnant milanais s’est par ailleurs désengagé de la mission continentale Sophia qu’il juge inutile et dangereuse. Or, commandée par un général italien, celle-ci encadrait des patrouilles européennes en Méditerranée, notamment afin de surveiller les éventuelles embarcations clandestines, aujourd’hui uniquement observées par les airs. Depuis le désengagement transalpin, le dispositif Sophia est suspendu jusqu’à nouvel ordre. Et pour cause : le flanc droit de l’opinion reproche (non sans raison) à cette mission d’encourager les embarcations illégales par sa simple présence.

Coups de com’

Ainsi, il y a quelques jours, l’entrée illégale dans le port de Lampedusa du voilier de l’ONG italienne Mediterranea avec 41 migrants à débarquer a une nouvelle fois courroucé Salvini. Réponse de Trenta : « Ce qui est arrivé ces jours-ci aurait pu être évité. Je l’avais dit à Matteo Salvini : sans la mission Sophia, les ONG reviendront. Il n’a pas voulu m’écouter et maintenant il se plaint. » 

Belle passe d’armes entre populistes. Au-delà des petits calculs politiciens, une question de fond se pose : les haussements de menton du ministre de l’Intérieur sont-ils efficaces ? Vu de droite, l’exaspération grimpe d’un cran à chaque débarquement forcé : Salvini promet la der des der, réaffirme le blocus naval, fustige les ONG complices des passeurs… En vain. Vu de gauche, le Parti démocrate, né sur les centres de la démocratie-chrétienne et du communisme, fait assaut de démagogie en appelant à l’ouverture des frontières. Une irrealpolitik humanitaire à rebours du pragmatisme que ses mêmes représentants appliquaient au gouvernement il y a à peine plus d’un an. L’effondrement du nombre de départs de la Libye vers l’Italie doit en effet au moins autant à la diplomatie secrète du cabinet Gentiloni qu’aux niets de Salvini.

Cohabitation au sommet

Entre ces deux pôles, Elisabetta Trenta essaie de contenter les courants contraires de son mouvement. Ainsi, dans l’affaire du voilier Alex, la ministre aurait souhaité évacuer le bateau de migrants subsahariens en provenance de Libye vers Malte qui se disait prêt à l’accueillir. Seulement, « nous n’avons reçu aucune demande en ce sens du ministère de l’Intérieur. Salvini a fait une intervention en direct sur les réseaux sociaux mais est resté silencieux sur le plan institutionnel », regrette Trenta. Entre les lignes, on comprend que le leghiste cherche la politique du pire afin d’asseoir sa popularité au prix de quelques dizaines de clandestins supplémentaires à accueillir. « Je n’ai pas de raison de douter de Salvini, s’il est abstenu de le faire, il devait avoir de bonnes raisons » nuance la ministre des armées avant de reprocher à son collègue dextriste ses fréquentes joutes contre les militaires que les circonstances transforment en escorte pour embarcations illégales. Pas question pourtant d’entrer dans le jeu des ONG immigrationnistes pour Trenta, laquelle décoche quelques flèches contre la jeune capitaine du Sea-watch 3 dont la désobéissance incivique a failli coûter la vie aux gardes italiens. Trenta craint le pire à mesure que le front libyen s’embrase, mobilisant toute la flotte nationale pour garantir la sécurité des côtes italiennes.

Des ONG au régime sec

Et la somme des désaccords entre les deux ministres ne s’arrête pas là. Alors que Trenta voudrait redistribuer massivement de l’argent aux structures d’accueil, quitte à alimenter de la main gauche le migrant business qu’elle dénonce de la main droite, Salvini les a mises au régime sec. C’est bien simple : les nouveaux budgets imposés aux associations caritatives telles que Caritas sont tellement serrés que le dernier appel d’offres lancé dans la ville de Trieste est resté sans réponse. Une stratégie délibérée du Capitano pour assécher ces ONG souvent proches de l’Eglise qui assurent un débouché au marché de la migration. Mais un tel stratagème pourrait se révéler contre-productif s’il met dans la nature des foules de migrants livrés à eux-mêmes et tentés par tous les trafics. Quelques dizaines d’Irakiens ont été récemment découverts sous une bâche du port de Trieste et trois d’entre eux se sont poignardés près de la gare centrale la semaine dernière, ce qui fait tache dans une ville aussi paisible. L’armée a été déployée à grands renforts médiatiques par Salvini en visite vendredi dernier dans la capitale de la Vénétie julienne pour protéger le centre-ville. Mais le gouverneur leghiste local Massimiliano Fedriga, avec le soutien de Salvini, menace de suspendre Schengen et de construire une barrière de 243 kilomètres à la frontière slovène si le flot des migrants venus des Balkans ne se tarit pas.

L’automne à Bologne

En attendant, la galère gouvernementale Lega-M5S vogue bon an mal an pour conduire les destinées de la botte. Cap sur les prochaines élections régionales fixées en novembre : Emilie-Romagne (Bologne), Ombrie (Pérouse) et Calabre (Reggio de Calabre) pourraient basculer à droite pour la première fois de leur histoire et permettre à Salvini de poursuivre sa chevauchée fantastique – 4 régions à zéro remportées depuis janvier. En face, le Mouvement 5 étoiles de Di Maio et Trenta sait désormais ce qu’il lui en coûte de s’allier à une formation de droite : des suffrages pratiquement divisés par deux en un an. L’été sera chaud.

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