L'aéroport de Zaventem à Bruxelles (Photo : SIPA.AP21874376_000161)

Khieu Sampan, licencié en sciences économiques de l’université de Montpellier, qui a dirigé le génocide de 2 millions de Cambodgiens, était-il un radical qui s’est progressivement « communisé » ou un communiste qui s’est progressivement « radicalisé » sous l’influence d’une idéologie qui s’extrémisait elle-même ?

Joseph Fouché, séminariste chez les Oratoriens, qui exécuta 1 800 Lyonnais en les attachant face à des canons chargés à mitraille, était-il un radical qui s’est progressivement « jacobinisé » ou un révolutionnaire qui s’est « radicalisé » au moment où la révolution connaissait ses dérives les plus meurtrières ?

Jacques Doriot, ouvrier métallurgiste, qui a fondé le PPF en 1936, parti authentiquement fasciste, avant de créer la Légion des volontaires français partie combattre au service de l’Allemagne nazie en 1941, était-il un radical qui s’est progressivement « fascisé » ou un fasciste qui s’est progressivement « radicalisé » sous l’influence d’une idéologie qui se « nazifiait » elle-même ?

Lavrenti Beria, étudiant en architecture à Bakou, fondateur de la Tcheka, du NKVD et du goulag, était-il un radical qui s’est progressivement « bolchévisé » ou un communiste qui s’est progressivement « radicalisé » sous l’influence d’une idéologie qui se « stalinisait » elle-même ?

Heinrich Himmler, ingénieur agronome et éleveur de poulets, organisateur du massacre systématique de millions de juifs, était-il un radical qui s’est progressivement « nazifié » ou un nationaliste qui s’est progressivement « radicalisé » sous l’influence d’une idéologie qui se radicalisait elle-même ?

Voilà les termes du débat auquel nous invitent Raphaël Liogier et Olivier Roy contre Gilles Kepel. Mais vous l’avez compris, il ne s’agit pas ici de revisiter la psychologie de quelques « figures » historiques, mais de comprendre ce qui pousse un Brahim Abdesslam, les frères Kouachi ou les frères El Bakraoui à commettre des attentats de masse.

C’est à dessein que j’invite le lecteur à se replonger dans les soubresauts de l’Histoire : les « illustres » prédécesseurs des massacreurs d’aujourd’hui avaient-ils des problèmes psychologiques ? Himmler était-il aigri ? Béria avait-il eu une enfance malheureuse ? Sampan avait-il été victime de racisme à l’université ? Doriot avait-il dû se battre dans sa jeunesse pour s’imposer dans des quartiers difficiles ? Fouché rongeait-il son frein au séminaire ?

L’idéologie n’existe pas ?

On comprend l’inanité de ces questions au regard des idéologies mortifères que l’Histoire a produites. Comment mettre de côté l’idéologie marxiste-léniniste dans l’instauration de la dictature du prolétariat et de tous les meurtres de masse qui en découlent ? Qui peut prétendre sans rire n’y voir que la dérive de quelques radicaux ? Comment mettre de côté l’idéologie nazie dans l’Holocauste ? Qui oserait n’y voir que la seule aliénation mentale de quelques frustrés ?

C’est pourtant la tâche qu’ont entrepris Liogier et Roy : rattacher les attentats islamistes à une forme de radicalité individuelle qui trouverait son exutoire dans les attentats, l’islam n’étant qu’un « prétexte » à leur désir de mort. Les auteurs de l’attentat de Lahore dimanche (72 chrétiens explosés), les massacreurs de Sousse, les coupeurs de mains de Tombouctou, les éventreurs du Nigéria, les décapiteurs de Mossoul ou d’Alep, les fusilleurs du Bataclan, les esclavagistes de Tikrit, les mitrailleurs d’Abidjan, les exploseurs de Boston, les tueurs d’enfants de Beslan… n’ont-ils rien d’autre en commun que d’être de grands enfants à l’Œdipe contrarié ?

Et l’islam salafiste dans tout cela ? La question ne sera pas posée. La dérive de l’islam salafiste vers un islamo-fascisme ? La question ne sera pas posée. La connivence intellectuelle de jeune islamistes — on n’ose pas dire musulmans — (comme à Bruxelles où la police s’est fait caillasser) ? La question ne sera pas posée. Car elle n’est pas correcte.

En tout cas François Hollande sera le gardien vigilant de cette idéologie nihiliste qui consiste à ne pas désigner l’ennemi, à ne pas le voir, à ne même pas prononcer son nom. Et au fil des communiqués, jamais le mot « islamiste » ne sera prononcé. Ni même la religion des victimes (chrétiennes) comme dans le message hallucinant envoyé par le président de la République au gouvernement pakistanais.

Voilà où nous en sommes.