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Iran : la politique de l’humiliation

Iran : la politique de l’humiliation

Ahmadinejad

Le Francop, le cargo arraisonné le 4 novembre par Israël au larges des ses côtes, a livré bien des secrets : il transportait, dissimulées dans des containers, des centaines de tonnes d’armes et de munitions – notamment des roquettes – en provenance d’Iran et destinés au Hezbollah. Mais il n’est pas nécessaire de livrer une bataille rangée en pleine nuit par mer agitée pour connaître un secret de Polichinelle qui est que l’Iran mène tout le monde en bateau.

Les négociations ouvertes il y a un mois sous l’égide de l’AIEA en sont l’illustration parfaite. Les Iraniens avancent pour mieux reculer, mettent en scène des crises et sèment des obstacles pour engager leurs interlocuteurs dans des débats secondaires. Sans jamais dire clairement non, ils prennent leur temps pour concocter des “oui, mais” farfelus. Dernier exemple en date, le deal proposé par l’AIEA aux termes duquel l’Iran transférera 1200 de ses 1500 kilos d’uranium faiblement enrichi à la Russie et à la France pour qu’elles l’enrichissent plus fortement, le transformant ainsi en matière impropre à l’usage militaire. Dès que cette proposition a été mise sur la table, Téhéran s’est appliqué à la vider de sens.

Les négociateurs iraniens ont deux objectifs seulement. D’abord, ils aimeraient empocher les concessions faites par les “5 + 1” (les quatre membres du conseil de sécurité plus l’Allemagne) dont la plus importante est la reconnaissance du fait accompli iranien dans le domaine nucléaire. Sans rien donner en échange, les Iraniens essaient de transformer en acquis ce qui devrait être une composante d’un deal global. Leur jeu se résume à diluer autant que possible leurs engagements pour reprendre plus tard la négociation avec, comme point de départ, la dernière concession. Quant à leur deuxième objectif, il consiste à séparer les Occidentaux des Russes et des Chinois, ce qui n’est pas très difficile. Pour que Pékin et Moscou bloquent la machine internationale en mode “dialogue”, il leur suffit que les apparences soient sauves et que l’Iran fasse mine de laisser toujours la porte entrouverte.

Cette pratique de la “discussion” fondée sur le chantage n’est pas une tactique provisoire mais une tendance fondamentale de la politique iranienne.

Au moment où la marine israélienne s’affairait sur le Francop, l’Iran était en fête. Comme chaque année le 4 novembre, le régime célébrait un grand moment de la révolution khomeyniste : la prise de l’ambassade américaine à Téhéran. Et pour ce 30ème anniversaire, les dirigeants de la république islamiste se sont offert un petit cadeau, à la fois ludique et pédagogique : Clotilde Reiss. Voilà qui a dû rappeler le bon vieux temps à Ahmadinejad, qui fut l’un des principaux militants du groupe d’étudiants à l’origine de l’opération.

La prise d’otages, mode opératoire favori devenu lieu de mémoire, constitue une “structure élémentaire”, pour utiliser l’expression de Claude Lévi-Strauss, de la culture politique iranienne des trente dernières années. Les étudiants iraniens qui avaient réussi en novembre 1979 à forcer les portes de l’ambassade américaine et à occuper les lieux, ne se sont pas contentés de cet acte hautement symbolique. Dès le début, et malgré l’exil en France de son leader Khomeyni, cette révolution-là ne cherche pas sa Bastille mais la mise en scène sordide du renversement des rapports de forces. L’attaque de l’ambassade était la première scène du premier acte. La pièce fut une prise d’otages de 444 jours.

Depuis cette affaire, l’histoire des relations entre le régime iranien et ce qu’on peut appeler “l’Occident” n’est qu’une succession de prises d’otages. Quand les Iraniens veulent quelque chose, ils négocient avec une arme braquée sur la tempe de quelqu’un. L’humiliation de l’ennemi est au cœur du rituel politique iranien.

Un lacanien aurait déjà noté une non-coïncidence étonnante : les victimes du Shah ont besoin de souris pour jouer le rôle du grand méchant chat. En tout cas, il y a dans cette mise en scène du pouvoir quelque chose de névrotique. Le problème du régime n’a pas grand-chose à voir avec les rapports de force dans le monde réel mais avec un sentiment d’infériorité et d’humiliation qu’aucune victoire ne semble susceptible de guérir et qui se traduit par l’obsession de la domination. Trente ans après leur victoire, pour se sentir forts, Ahmadinejad et les révolutionnaires de 1979 ont toujours besoin de Clotilde Reiss.


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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