Devant la mort, recueil posthume de poèmes d’Hervé Prudon mort en octobre 2017, est un memento mori de l’urgence.


Philosopher c’est apprendre à mourir, nous disait Montaigne. La philosophie, mais aussi la poésie. Ces deux-là se sont d’ailleurs longtemps confondues, sœurs jumelles et fusionnelles, avant de suivre chacune leur chemin, quelque part entre le Moyen-Age et la Renaissance.

Le recueil posthume d’Hervé Prudon, qui vient de paraître aux éditions Gallimard, s’appelle Devant la mort. En ces temps de Toussaint et de 11 novembre, il peut avoir son utilité : nous rappeler que la mort, ce n’est pas forcément celle des autres, celle des nôtres, que l’on va couvrir de chrysanthèmes pour rendre un hommage plus ou moins sincère, nous consoler de la perte et, surtout, dans les couleurs vives qui masquent les pierres tombales, oublier paradoxalement ce face-à-face qu’il nous faudra bien avoir avec la Camarde, les yeux dans les yeux, au corps à corps.

Hervé Prudon, un écrivain qui nous est cher, dont nous avons réédité de son vivant le dernier roman, La langue chienne, à La Table Ronde, nous raconte ce corps à corps dont on sort toujours vaincu mais que l’on peut mener avec plus ou moins de classe, d’humour, de courage. La romancière Sylvie Péju, qui fut la compagne de Prudon et avec lequel elle a écrit le beau Venise attendra, précise les circonstances avec une simplicité brutale : « Atteint d’un cancer diagnostiqué en août 2017, Hervé Prudon se savait condamné. Durant les deux derniers mois de sa vie, où il lui avait été impossible d’écrire le roman qu’il avait ébauché, il remplira deux carnets de moleskine noire de son écriture tremblée. »

Autant le dire d’emblée, ces poèmes sont magnifiques de simplicité et de pudeur, de fragilité et de force, à l’image de son œuvre romanesque qui savait déjà parfaitement faire chanter la langue et jouer avec elle. Ils sont un journal de la maladie mais ils tracent aussi et surtout l’autoportrait d’un homme. Un homme dont la souffrance surement, la peur sans doute, sont tenues à distance par un lyrisme discret, un humour noir et surtout une attention de chaque instant à ce qu’il lui est encore possible de voir du monde.

Il y a, bien sûr, la contemplation du ciel par la fenêtre, cet ultime écran de cinéma réservé aux prisonniers et aux malades :

Je suis très bien ici dans mon corps

immobile impuissant

à regarder le ciel et le vent

les nuances de la pluie

les nuages et le temps

que je façonne à ma façon

Mais aussi une femme qui passe ou un SDF :

Sur le trottoir d’en face

le menton sur le sternum

un vagabond je le vois depuis vingt ans

dans le quartier et

parti de la porte d’Orléans

il n’est pas encore arrivé

à Mouton-Duvernet

Devant la mort est un memento mori de l’urgence, un sursis dolent qui prend son sens par l’écriture, un dernier retour sur soi alors que tout se démembre, que le corps fait naufrage avec un monde qui devient étranger puisqu’il est désormais celui des vivants.

Hervé Prudon a écrit quelques très grands romans noirs. On pourrait penser que l’exercice de la poésie et celui de la littérature de genre sont contradictoires. C’est oublier que dans les deux, il est question d’un réagencement de la réalité pour mieux la saisir, d’une autre lecture possible des faits pour nous inviter à changer d’angle de vue.

Prudon s’inscrit ici, également, dans une tradition poétique où de Villon à Ronsard, de Musset à Apollinaire, la mort est regardée en face et transforme l’horreur brute d’une chair promise à la décomposition en invitation à un dernier inventaire de ce qu’on appelle, faute de mieux, une existence :

La pluie est une langue maternelle

dans ce pays aux toits trempés

où les trottoirs sont des miroirs

et les arbres des arrosoirs

la pluie coupe court à toute conversation.

Lisez Prudon, et ne mourrez jamais.

Devant la mort, Hervé Prudon (Gallimard)

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