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Habemus Primum Ministrum

Habemus Primum Ministrum

Les Britanniques se sont enfin réveillés avec un gouvernement en bonne et due forme. Six jours après les élections, les marchés en venaient à se demander si leur prochain cabinet n’allait pas tenir en trois majuscules peu engageantes, FMI par exemple, tant les interminables tractations entre les trois principaux partis s’éternisaient alors que la crise de l’euro sans compter celles à venir imposent une tête solide et durable au royaume. Qu’ils se rassurent, le vainqueur a fini par gagner ce qui relève, somme toute, d’une certaine logique.

Il a gagné… mais pas tout seul. Pour la première fois depuis 70 ans, c’est une coalition qui va diriger le pays. Sans majorité sortie des urnes, David Cameron a sollicité l’appui des Libéraux-Démocrates, la troisième force politique du pays, celle qui avec ses 57 sièges au Parlement a le pouvoir de faire ou défaire un Premier Ministre. Imaginez Nicolas Sarkozy devant son poste à François Bayrou et vous aurez une idée de la taille du chapeau qu’a avalé David Cameron hier soir. Sans même attendre que les instances nationales lib-dems ratifient le choix de leur patron, il s’est jeté dans sa mercedes blindée pour aller proposer à la reine son ticket lib-con et emménageait dans la foulée au Ten que Gordon Brown venait de quitter précipitamment. Soulagement, le spectre du hung parliament, le parlement suspendu minoritaire, s’éloigne.

Reste à gérer la coalition la plus… improbable qui soit. L’électeur lib-dem se classe au centre gauche, c’est un déçu du Labour qui n’a pour autant aucune affinité avec les Conservateurs, quand bien même le thatchérisme n’est plus la ligne officielle du parti. Fait rare au Royaume-Uni, il est europhile, écolo et plutôt interventionniste. Un bayrouiste mâtiné d’Europe Ecologie avec un penchant très social. Très exactement le contraire des Tories. De surcroît, Nick Clegg a fait de la réforme électorale son principal objectif. Moitié moins de votants que pour ses nouveaux amis, mais cinq fois moins de députés, il a mis la mort du FPTP dans la balance. Jusqu’à hier, les tories ont traîné les pieds. On les comprend. Comment expliquer à leur MP’s qu’une bonne partie d’entre eux allait devoir rendre son tablier aux prochaines élections ?

Tandis que Cameron tentait de convaincre les conservateurs de lâcher au moins un referendum sur le passage à la proportionnelle, Clegg négociait également en sous-main avec les travaillistes et faisant monter les enchères au point de les rendre tous chèvres. D’où les cinq jours d’attente. Pas mal pour un vrai-faux intransigeant au cœur pur, qui a remporté les débats en jouant sur sa différence et en jurant la main sur le cœur qu’il était différent des deux vieux partis enlisés dans les compromissions. Il aurait même gagné au passage ses galons de “meilleur élève de Robert Mugabe” selon l’ancien Foreign Secretary Malcolm, voire de “Charlot” pour le Home Secretary David Blunkett…

Tout le rapproche pourtant du Labour, leurs deux programmes sont parfaitement compatibles. Mais l’accord imminent lundi, ou “union des losers”, selon le Times, ne plaisait pas aux Britanniques, de nature très légitimiste. “Donnons sa chance à Cameron”, est l’opinion généralement répandue ici, même parmi les sympathisants du Labour. Vous avez dit fair-play ?

Plus prosaïquement, quoique plus naturelle, l’alliance lib-lab présentait quelques défauts constitutionnels assez redhibitoires. D’une part, elle était insuffisante. L’appoint de petits partis nationalistes écossais et gallois parfois fantasques lui était nécessaire pour une toute petite majorité très vulnérable. Ensuite, Brown ayant précisé qu’il se retirait de la politique pour faciliter l’accord, le Labour se retrouvait sans chef naturel. Dopées par le départ du Premier Ministre, les ambitions n’ont pas tardé à se dévoiler. Certaines plus surprenantes que d’autres. Ainsi à la candidature attendue de David Miliband, ministre des affaires étrangères sortant, s’est ajouté celle de… son propre frère, Ed. Quand il est question de se saisir du pouvoir à la volée en évinçant le vainqueur des élections générales, il faut un minimum de préparation et ne pas transformer des négociations en règlement de compte familial. Enfin, quoique partisan comme le Labour de la relance plus que de la stricte discipline fiscale prônée par les conservateurs, les Lib-Dems ont pris la mesure, à l’aune de la crise grecque, de ce qui attend le royaume dans les prochains mois. 167 milliards de déficit et pas le moindre filet de protection, on estime à 25% les coupes sombres qui devront être pratiquées dans tous les ministères. Ils ont tourné casaque. Qu’en pensent ses élus ? Pas du bien. Certains ne se sont pas gênés pour lui faire savoir qu’il avait marchandé le parti pour son propre compte. On n’a d’ailleurs pas vu Clegg de la soirée. Mais Westminster vaut bien quelques noms d’oiseau et la déception de partisans qu’il espère reconquérir par la grâce d’une réforme électorale qui devrait tripler le nombre de ses MP’s. Sans compter les six postes sur vingt-quatre dans le prochain cabinet, dont celui de “deputy” pour Clegg, ou vice-premier ministre.

Les Britanniques se retrouvent donc avec deux premiers ministres pour le prix d’un. Au-delà de leurs différences idéologiques, de pedigrees si proches qu’ils en sont difficilement différenciables. Même âge (trois petits mois les séparent), même ascendance aristocratique (Cameron descend du roi William IV par la cuisse gauche, quand Clegg est l’arrière-petit-fils d’un ministre de la justice russe), mêmes universités prestigieuses, même passage par le monde des affaires (directeur juridique de Carlton Television pour Cameron, chercheur pour le compte de la société de lobbying GJW pour Clegg), même origine sociale (Cameron est issue d’une longue lignée de banquiers et Clegg senior est président de la United Trust Bank), les similitudes sont assez hallucinantes jusqu’à leur goût commun pour le tennis. Ils ne manqueront pas de sujets de conversation à l’heure du thé.

Un peu désabusé, le leader travailliste des négociations avortées, Peter Mandelson, a laissé entendre qu’il valait mieux perdre une élection que son âme, suivi par de nombreux MP’s travaillistes, dont toute l’aile gauche du parti qui ne voyait pas d’un œil franchement enthousiaste l’alliance avec les bobos de Clegg.

Une certitude, le FPTP semble avoir vécu, et d’innombrables incertitudes. Quelle attitude face à l’Europe quand on connaît les réticences de Cameron, celles-là même qui lui valent la plus grande méfiance des chancelleries françaises et allemandes ?

Quelle attitude face à la gestion de la crise économique et financière sans précédent qui secoue le pays ? Une conduite ferme et un gouvernement soudé seront indispensables.
Gordon Brown est parti pour la péninsule de Fife, chez lui en Ecosse, s’occuper des “charities” qui lui tiennent à coeur. En prenant ses fonctions hier soir, Cameron a salué celui qui avait sauvé le système bancaire britannique du naufrage.

“The hard work starts here”, David.


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Agnes Wickfield est correspondante permanente à Londres.

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