Quantcast
Home Culture Guy Chambelland: à hauteur d’homme


Guy Chambelland: à hauteur d’homme

Le poème du dimanche

Guy Chambelland: à hauteur d’homme
Le Corrège, "Jupiter et Io", 1520-1540 ©D.R.

Le poème du dimanche


Ceux qui donnent tout pour la poésie, sans même parler de la figure tutélaire de Rimbaud, font souvent le même cauchemar : un monde sans poésie, sans la possibilité de la poésie pour le dire, cette possibilité qui permet de bien mieux le comprendre et le ressentir que ne sauraient le faire tous les autres discours : l’histoire, la sociologie, la psychologie ou tout ce que vous voudrez d’autre.

Guy Chambelland, né en 1927 et mort en 1996, abandonne toute activité professionnelle et notamment celle de l’enseignement, pour non pas devenir poète, il l’était déjà, mais vivre en poésie et, ô pari fou, vivre de la poésie. Il sera imprimeur, avec une bonne vieille presse à bras du côté de Dijon, éditeur et revuiste. On lui doit la mythique revue du Pont de l’Epée, 81 numéros tout de même jusqu’en 1983, et quelques grandes polémiques sur les poètes officiels.

Ses poèmes, en prose ou en vers, respirent une sensualité du quotidien, un réalisme accepté dont il faut savoir jouir ou savoir souffrir, mais toujours savoir le dire avec le mot juste, qu’il s’agisse de la pluie qui tombe, d’une femme qui prend son plaisir ou d’une autre qui s’en va.


Il se met à pleuvoir, très doux, sur les collines. Au
parfum de buis que dégage la terre, aucun doute:
j’approche. Demander de quoi (à qui?) irait contre
la Poésie. Seule une muraille d’air m’en sépare.
Une femme passe. Au contact de la pluie, sa chair
se fait diamants. Comme le tronc le feuillage, elle
promène son dieu. Je m’envole alors et m’arrête juste
au-dessus d’elle, où, de l’ épée que fait naître ma main
levée, je la transperce de la nuque au talon. Tel le
taureau.
Les voiles alors devraient se déchirer, les portes secrètes
basculer, les mots éclore leurs objets, la lumière, c’est-
à-dire l’ âme, se faire.
Or rien.
Il faut en prendre son parti. Ce ne sera pas encore
pour aujourd’hui.
Hé oui. Rien que la pluie sur les collines. Que pouvoir
dire qu’il pleut. Qu’il pleut doux. Très doux. Comme
les yeux des chèvres.

***

Elle rentre tard, elle met des lunettes fumées, elle dit: je vais au cinéma.
Avant de partir pour de bon, elle a préparé à manger au chien et, tout le temps que cuit la soupe, tourné le dos à la cuisine.
Sur la table, le litre de rouge et le verre. Et on regarde entre eux, avec une tristesse si vieille qu’on y est presque bien, dans la petite couronne de gaz que le temps agrandit et violace en château maudit, monter sous la soie mousseuse des bas ces jambes dont un autre vient de se servir.

Guy Chambelland (1927-1996), La mort la mer (1971)

Guy Chambelland. La Mort la mer

Price: 19,70 €

4 used & new available from


Previous article C’était écrit: Balzac et les surdoués
Next article Thomas Morales ou la nécrologie comme sport de combat
Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Le système de commentaires sur Causeur.fr évolue : nous vous invitons à créer ci-dessous un nouveau compte Disqus si vous n'en avez pas encore.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération