Né anarchique, le mouvement des gilets jaunes est exposé à tous les amalgames et à toutes les récupérations. On l’accuse d’antisémitisme et on tente de l’utiliser en vue des européennes. Pour éviter ces écueils, il doit céder à la logique de la représentation. 


On ne trouvera personne qui soit républicain et loyal à nos institutions pour cautionner les actes antisémites ou racistes qui ont eu lieu à l’occasion des manifestations des gilets jaunes : leurs auteurs doivent être condamnés en vertu de la loi.

Un pour tous et tous antisémites!

Ce qui fait en revanche moins consensus (voir l’article de Claude Askolovitch sur Slate, « La défense des Juifs. Ultime morale des pouvoirs que leurs peuples désavouent »), c’est la croisade politique menée par le gouvernement et ses relais médiatiques visant à expliquer que l’antisémitisme, qui a trouvé ainsi à s’exprimer, est consubstantiel au mouvement des gilets jaunes : qu’il le résume (il est vrai que le gouvernement voit les années 30 partout depuis un moment…).

Il y a, indubitablement, des antisémites, des racistes, des homophobes, des pédophiles peut-être, chez les gilets jaunes. Mais, il faut en convenir, comme dans tous les partis politiques, les syndicats et, au fond, comme dans l’ensemble de la population française. Sur environ 300 000 gilets jaunes actifs, les médias évoquent cependant en permanence le cas des trois abrutis du métro parisien, la bande de « dieudonnistes » de Montmartre et quelques banderoles abjectes, en laissant accroire par là qu’ils révèlent le fond idéologique commun à tous les gilets jaunes. Ces extrémistes seraient représentatifs du mouvement. Sauf qu’aucune étude sérieuse ne permet de le dire.

Cependant, l’affirmer peut être très profitable à un gouvernement aux abois. On a mis à juste titre en garde contre l’amalgame entre terroristes islamistes et musulmans ; mais cette précaution n’est ici pas de rigueur, bien au contraire…

A la dérive…

Un mouvement tel que celui des gilets jaunes – a-partisan, spontané, anarchique et d’envergure nationale – fait naturellement l’objet de tentatives de noyautage, organisées par des groupuscules extrémistes habiles à l’agit-prop. Et on trouvera toujours des gilets jaunes pour rejoindre à l’occasion ces groupuscules qui leurs tendent les bras… Mais postuler que tout ça forme un bloc idéologique homogène est faux, car à ce compte-là, et selon le même procédé, on pourrait avancer que les gilets jaunes sont tous « France insoumise », tous gauchistes, tous « black blocks », tous « Rassemblement national », bref, tout ce qui a essayé de récupérer, avec plus ou moins de succès, le mouvement.

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Pour finir d’accuser le chien d’avoir la rage, on peut aussi stigmatiser l’indifférence complice du gros des gilets jaunes (« c’est par ce genre d’apathie que naissent tous les totalitarismes », lit-on en substance, en général en appui d’une citation d’Hannah Arendt) : sauf que l’on voit aujourd’hui les porte-paroles des gilets jaunes condamnant clairement ces dérives inacceptables – qui desservent leur cause -, afin de désamorcer l’entreprise gouvernementale visant à faire un amalgame idéologique entre tous ceux qui sont descendus dans la rue. On dira que le gouvernement joue sa carte en tirant la ficelle usée de la diabolisation, pour essayer de limiter les dégâts électoraux à quelques mois des élections européennes. Il est accessoirement curieux d’observer certains macroniens saluant la formation de listes « gilets jaunes » en vue des européennes, pour siphonner les votes FI et RN : si l’on suit leur analyse, ils souhaitent donc qu’une liste antisémite soit présente aux élections…

La politique de la diabolisation

Il est encore plus étonnant que des intellectuels avisés légitiment cette thèse de l’amalgame alors que, de l’avis des spécialistes de science politique, on est face à un mouvement complexe, dont l’hétérogénéité est une des caractéristiques principales, invitant par conséquent à se livrer à une analyse nuancée. Mais lorsque l’on tente une telle analyse, on est immédiatement catalogué – ouvertement ou sournoisement – pro gilets jaunes, donc antisémite par capillarité. Cette équivalence est gravement diffamatoire et relève de la pure posture politique. Ceux qui ont l’oreille de nos gouvernants devraient se méfier des effets politiques d’un discours aussi sommaire. La diabolisation en bloc de l’opposition politique ou intellectuelle ne saurait être érigée en moyen de gouvernement, au risque de graves conséquences.

Si les gilets jaunes ne se choisissent pas des chefs…

Dans ce contexte, le seul moyen pour les gilets jaunes de sortir de la nasse est de céder à la logique de la représentation, qu’ils détestent tant, mais qui d’ores et déjà s’impose à eux. C’est paradoxalement ce mur de verre de la représentation qui peut sauver leur honneur, car faute de représentants désignés de façon indiscutable (élus, à défaut de leader charismatique qui fasse la quasi-unanimité), faute de représentation organique, n’importe quel individu portant un gilet jaune peut s’ériger en représentant autoproclamé du mouvement, y compris les pires extrémistes.

La constitution du mouvement en réseau a peut-être été une force, mais c’est aujourd’hui une faiblesse : sans un représentant légitime qui unifie en l’incarnant la multitude des gilets jaunes et qui lui donne une volonté politique, point de salut.

…des chefs choisiront les gilets jaunes

Mais cette vieille leçon de Hobbes fait s’élever un autre écueil inhérent à tout processus représentatif : celui de la récupération électoraliste, comme en témoignent les initiatives menées par Francis Lalanne ou Florian Philippot, qui a fait déposer, pour Les Patriotes, la marque « les Gilets jaunes » en vue des européennes. Le gilet jaune se portera donc peut-être, au choix, sur des cuissardes ou sur un complet veston : « Traduttore, traditore » – traduire, c’est trahir – disent les Italiens. Rousseau exprimait cela en d’autres mots : « la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu ». Mais, si l’on garde en vue la paix civile, il semble impossible d’échapper au « despotisme représentatif », pour reprendre la formule des Jacobins au moment de la Révolution française : là est peut-être la vérité tragique, mais implacable, de la politique moderne.

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