C’est en 1978 que Gérard Courant débute ce qui deviendra sa série la plus célèbre : Cinématon. Le concept minimaliste du film est simple mais fructueux : filmer en gros plan et le temps d’une bobine de super 8 (soit trois minutes et des poussières) une personnalité du monde des arts et du spectacle en lui laissant faire ce qu’elle veut. À ce jour, le cinéaste a tourné plus de 2700 portraits d’individus de tous horizons : des cinéastes (Godard, Pialat, Oshima, Chahine, Wenders, Garrel, Fuller, Scola…), des comédiens (Bonnaire, Jugnot, Bohringer, Stévenin, Chabat…), des écrivains (Noguez, Paucard, Sollers, Matzneff, Dutourd…), des artistes (Ben, Monory, Ernest Pignon-Ernest…), des philosophes (Faye, Lyotard…), des critiques, des politiciens, des dessinateurs et même notre bien-aimée patronne Elisabeth Lévy (qui a dit « vil flatteur » ?).
Outre l’inestimable intérêt « archéologique » de cet impressionnant tableau de la vie culturelle française de la fin du 20ème siècle et du début du 21ème, le dispositif diabolique inventé par Courant lui permet de revenir à l’essence même du cinéma : enregistrer le Réel le temps d’une bobine comme au temps des frères Lumière, s’écarter du théâtre en se concentrant sur les visages et en privant les modèles filmés de la parole.
Lorsqu’il débute la série Lire en 1986, le cinéaste adopte le même dispositif que celui de Cinématon mais y ajoute le son et une contrainte : il s’agira pour les écrivains filmés de lire les premières pages de leur dernier ouvrage publié. C’est Félix Guattari qui ouvre le bal avec un texte sur Genet. Le spectateur croisera ensuite sur son chemin les visages de Dominique Noguez et Alain Paucard (fidèles complices de Courant) puis ceux de Sollers, Teulé, Dutourd, Aron, Arrabal, Matzneff et une dizaine d’autres.
Cette fois, l’entreprise évoque moins les frères Lumière que Sacha Guitry lorsqu’il réalise Ceux de chez nous en 1915, ambitieux projet d’encyclopédie visuelle regroupant les portraits des plus grands artistes de l’époque (Renoir, Mirbeau, Degas, Rodin, Anatole France…). Dans Lire, il y a ce plaisir de voir les écrivains de notre temps et d’entendre leur voix, la musique de leurs mots. Mais l’exercice n’est pas forcément aisé : certains s’emmêlent les pinceaux et bredouillent (Jean Teulé) et si certains grands écrivains ne parviennent pas vraiment à faire entendre leur style (la lecture un peu décevante de Promenade dans un parc par Louis Calaferte), d’autres dont nous ne goûtons guère la prose se montrent fort habiles dans cet exercice (le cauteleux Philippe Sollers s’avère être un remarquable « liseur »).
De la poésie de Jean Berteault au recueil d’aphorismes (les « Euphorismes » de Grégoire Lacroix), tous les genres littéraires sont représentés. Et il faut même un certain talent de lecteur à Jean-Pierre Faye pour rendre vivant un essai philosophique plutôt ardu (La raison narrative) ou à Roger Odin pour éclaircir un traité consacré à la « sémio-pragmatique » !
Chaque film est une invitation à un voyage littéraire : on se laisse captiver par le génie du conteur Pierre Gripari, par la truculence rigolarde de l’excellent Alain Paucard et il arrive même que notre cœur se serre lorsque la pétillante comédienne Rosette lit les pages consacrées à l’agonie de son père au début du Grand méchant père.
Contrairement à Cinématon, le dispositif de Lire laisse moins de marge de manœuvre aux modèles filmés pour être originaux. Certains tentent néanmoins d’agrémenter le cadre : Arrabal lit derrière un jeu d’échec ou, dans un autre film, reproduit à l’identique un tableau placé derrière lui (avec deux mystérieuses mains posées sur ses épaules). Alain Paucard lit Les criminels du béton en extérieur, devant un beau panorama de ce Paris dont il déplore la disparation. Quant à Dominique Noguez, hasard ou préméditation, il laisse bien en évidence dans sa bibliothèque un ouvrage de Cioran et L’enfer lors de sa lecture des Derniers jours du monde.
Avec cette série Lire, Gérard Courant poursuit d’une certaine manière son travail d’archiviste et nous offre un panorama passionnant de la vie littéraire de 1986 à nos jours. Son œuvre constituera, à n’en point douter, une mine d’or pour les archéologues des temps futurs.
Lire (1-75) de Gérard Courant. 3 DVD. Editions L’Harmattan.

*Photo: Fernando Arrabal lit « Humbles paradis » (1987) par Gérard Courant – Lire #10.

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