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De l’Orient à Venise

De l’Orient à Venise

ziem felix palais

Ziem sera artiste ou ne sera rien ! Il prend le risque de l’aventure. Quelques jours plus tard, le voici à Marseille, où un ami de son père, « un ingénieur civil, […] le fait attacher aux travaux de Roquefavour […]. Il entremêle ses travaux de bureau, d’aquarelles qu’il exécute d’après les coins pittoresques de Marseille. Roquefavour est terminé. On attend le duc d’Orléans, qui doit venir le visiter. L’ingénieur lui demande s’il peut en faire une grande vue pittoresque. Il exécute cette vue. Le duc d’Orléans la remarque, et lui fait la commande […] de quatre vues de Marseille pour son album. La commande de l’Altesse est connue. Les Marseillais s’arrachent les aquarelles du jeune peintre, les élèves pleuvent. Il quitte son bureau, et se met à vivre de ce qu’il gagne. »[1. Jules Claretie, La vie à Paris, 1880-1910, Eugène Fasquelle éditeur.].
Avec cet événement, Félix Ziem trouve son destin. Il visite l’Italie, première et précoce étape de son « grand tour », qui le conduira, quelques années plus tard, pèlerin de la lumière, en Russie (jusqu’en Perse. «[Il] arrive à Venise. Venise, du premier coup, il la sent : ça va être la ville de sa peinture. Il y trouve tout ce qu’il aime, la coloration, la mer, le meublant pittoresque de la marine Mais avant d’en faire sa patrie pour de longues années, il veut voir […] l’école de peinture de Paris […] .». Après son apprentissage parisien, le jeune homme « repart aussitôt pour Venise, que, sauf une excursion de neuf mois en Russie, il habite jusqu’en 1848. […] Enfin […] il se retrouvait en 1848 [à Paris]. Bientôt après, il remportait, au Salon, une première médaille. Son affaire était faite. »[2. Journal des Goncourt, Mémoires de la vie littéraire, 1872-1877.].
L’examen de sa biographie ne modifie que légèrement le récit d’Edmond de Goncourt. On retrouve le voyageur inlassable, l’observateur au coup de crayon habile et rapide (ses carnets de croquis sont superbes. On le voit expérimenter, en grand dessinateur, des angles de vue, et affirmer sa « manière » : une ligne d’horizon très basse pour libérer une belle hauteur de ciel ou un fort premier plan que suscite, à l’arrière, une simple ébauche de paysage, de monuments, mais vigoureuse, Le caïque de la Sultane illustration). L’Orient « compliqué et lointain » le fascine ; il en devient un fin connaisseur et apprend l’arabe. Solitaire, farouchement indépendant, romantique et bourgeois, il échappe aux classifications et ne se soucie que de parfaire son art. Au début de son propre et passionnant Journal, il note, en 1854 : « Je commence à écrire afin de pouvoir m’édifier sur ma peinture et masser mes idées, détruire mes perplexités et suivre une marche réglée et absolue, car le vague de mes inspirations successives m’entraîne et me fait perdre le développement de la force que je sens en moi. ». En 1851, l’État acquiert son « premier » Ziem : Venise, vue du Palais des Doges. Dès lors, sans les rechercher, il accumule les honneurs et les hommages : par le legs d’Alfred Chauchard, l’un des plus passionnants homme d’affaires du XIXe siècle, collectionneur avisé, il est le premier peintre dont une œuvre entre au Louvre de son vivant (1910).
Ziem, si l’on en croit nombre de ses contemporains, fut d’un commerce très séduisant, débarrassé des attributs de l’artiste débraillé. Il s’attire de belles amitiés. Vincent Van-Gogh admire sa lumière, Rodin lui offre une sculpture : « Il a traversé les palais et le désert. Il a donné des leçons d’aquarelle à la reine Victoria, au prince Fritz, le futur empereur d’Allemagne. Il a connu le tsar de toutes les Russies, l’empereur Nicolas dont un geste autrefois faisait trembler l’Europe. Il fut le camarade de Chopin, et c’est chez lui, dans son atelier, que le maître eut l’inspiration première de son immortelle Marche funèbre. » [3. Gustave Coquiot, Des gloires déboulonnées, André Delpeuch éditeur.].
Il fallait bien que son esthétique quelque peu « belle époque » parfois (vraiment, là n’est pas l’essentiel !), et ses vues de Venise reproduites à l’infini lui valussent, même indirectement, des rebuffades, pire, des sarcasmes ! C’est ici qu’entre en scène le critique d’art Gustave Coquiot (1865-1926). Rappelant l’amour unique de Ziem pour la Sérénissime, il oppose (3) à ses « vénitianeries » la harangue d’un fameux agitateur, d’un énervé, plus percutant, plus convainquant aussi, et beaucoup plus radical que n’importe lequel de nos dominants de la critique présente. Il se nomme Filippo Tomaso Marinetti (1876-1944), poète, théoricien, futuriste italien, qui deviendra fasciste, bref, un type infréquentable de nos jours. Mais il possède des arguments, et il est en colère. Gustave Coquiot cite de longs passages d’une conférence que donna Marinetti vers 1910, et ce dernier n’y va pas de main morte ! Il s’en prend à la ville et à ses habitants. C’est Venise qu’il assassine, et c’est Ziem qui saigne ! Marinetti veut du neuf, de l’électricité, de la vitesse, des locomotives : « Vénitiens, Vénitiens ! Pourquoi vouloir être encore et toujours les fidèles esclaves du passé, les vils gardiens du plus grand bordel de l’histoire, les infirmiers du plus triste hôpital du monde, où languissent des âmes mortellement empoisonnées par le virus du sentimentalisme. »
Et Octave Mirbeau enfoncera un peu plus la ville dans sa lagune : « Venise a chaviré sous le poids des imbéciles. Les littérateurs l’ont peinte et les peintres l’ont décrite. […] Venise n’est plus qu’une carte postale en couleurs. Quant aux hommes et quant aux femmes, ils ont été noyés dans la lagune. Il ne reste plus que des gondoliers, des grandes dames et quelques lévriers. »[4. Texte d’Octave Mirbeau pour une exposition de Claude Monet, Venise, chez Bernheim jeune et Cie, repris dans L’Art moderne, 2 juin 1912.].
Il faut lire Mirbeau, Marinetti, les intransigeants, les colériques et autres atrabilaires, mais les lire à Venise, et se rendre sans crainte au Petit palais : si l’on y entre dubitatif, voire hostile, on en sort définitivement « philoziemite » !

Exposition Félix Ziem, J’ai rêvé le beau, peintures et aquarelles, Petit palais, du 14 février au 4 août 2013 

*Photo : © ZIEM Petit Palais / Roger-Viollet.


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Né à Paris, il n’est pas pressé d’y mourir, mais se livre tout de même à des repérages dans les cimetières (sa préférence va à Charonne). Feint souvent de comprendre, mais n’en tire aucune conclusion. Par ailleurs éditeur-paquageur, traducteur, auteur, amateur, élémenteur.

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