Les éditions Allia ont retrouvé le manuscrit (inachevé) d’un cours de géographie préparé par un jeune instituteur au début des années 1900. Belles illustrations dessinées à la main, calligraphie impeccable. L’éditeur a toutefois veillé à publier côte-à-côte l’original et une version typographique, parce que « nous avons perdu l’habitude de lire une écriture manuscrite ». Au demeurant, dès les premières pages, tout élan éventuel de nostalgie reçoit une mise en garde. En introduction, le jeune instituteur écrit que « l’enseignement géographique était donné, il n’y a pas bien longtemps encore d’une manière froide et ennuyeuse. On abusait de la nomenclature et on s’adressait à la mémoire plutôt qu’à l’intelligence de l’élève. » Ces belles pages calligraphiées, très joliment éditées sur de l’épais papier couleur crème, recèlent-elles déjà un brûlot pédagogiste ?

Instruire en intéressant

L’instituteur détaille ainsi son projet pour l’enseignement de la géographie : il faut éveiller l’intérêt de l’enfant envers les sciences et les arts, prendre en compte le rapport entre global et local, encourager les connexions avec les autres disciplines. Et attention : « pas de surabondance ». Un seul but : « instruire en intéressant ». Décidément, tout y est. Du reste, on peut aussi se demander si nos esprits contemporains ne sont pas un brin déformés, s’ils sont enclins à penser que l’ambition d’éveiller l’intérêt des élèves, de développer leur intelligence et de favoriser leur curiosité ferait de vous un pédagogiste.

Voyons cela : l’instituteur propose des expériences amusantes, comme la construction de dunes de sables que l’on soumet ensuite à la tempête au moyen d’une balayette, ou une flambée de souffre solide et toutes sortes d’expériences célestes avec une lampe et des morceaux de carton. Il est vrai que la nomenclature est absente, mais le cours est inachevé. On ne peut donc pas se prononcer sur ce point. D’ailleurs, cette géographie générale est aussi l’occasion d’évoquer, dans le cours du texte, plusieurs réalités géographiques, parmi lesquelles la fosse de Tuscarora dans le Pacifique, le Lac Pavin et le Puits de Padirac, la Champagne pouilleuse, le Vésuve et le Stromboli, les Monts du Forez, les Causses. Il y a même le mont Garikausar en tant que sommet le plus élevé du monde (pour les intéressés, un article des Annales de géographie publié en 1905 a tranché définitivement pour l’Everest). « Il faut savoir plus que l’on enseigne » dit l’instituteur. Bon principe. Et il ne pouvait pas lui-même savoir ce que les savants, à son époque, ne savaient pas encore… À propos du caractère éphémère (et facétieux) de la connaissance, remarquons aussi l’absence de Pluton (découverte le 18 février 1930), dont on sait qu’elle a été récemment privée de son statut de planète. Sic Transit Gloria Mundi

Manuel d’un instituteur débutant

Qui est donc cet instituteur qui prenait son métier tellement au sérieux ? Dans la préface, on apprend que Marc Audebert était un « instituteur débutant, installé dans un village isolé de la campagne tourangelle. » Précisément à Marcilly-sur-Maulne, dans l’Indre-et-Loire. La France périphérique, la tête haute, se permettait d’avoir des idées personnelles. Et quelque peu révolutionnaires, de surcroît. Et pourtant : cette écriture calligraphique, si singulière et si esthétique. D’ailleurs, le jeune homme était bien rangé. À peine marié (avec une institutrice), il s’est installé à Marcilly-sur-Maulne où son épouse a pris en charge l’école des filles, tandis qu’il s’occupait de l’école des garçons. Tout allait bien. Une belle histoire à l’ancienne. Mais les voilà qui décident d’instaurer des classes mixtes par niveau. Était-il donc, pour de bon, un moderniste ? À la manière d’un espion qui viendrait du passé pour nous observer ou nous convaincre. Pourtant : cette écriture, cette fraîcheur. L’instituteur était même un peu poète dans sa méthode.

Là est sans doute le secret de sa personnalité. L’ouvrage commence par les notions générales et s’achemine, petit à petit, vers les réalités particulières. Chaque leçon est elle-même constituée d’une expérience et d’exercices, d’illustrations, de la leçon proprement dite et d’un résumé.

Lyrisme de la géographie

Mais le lyrisme affleure sans cesse hors de la structure pour décrire les pics et les dents, les ballons, les gorges, les col et les portes, les coteaux « favorables aux vignobles et aux arbres fruitiers », les plaines, les plateaux à la « sécheresse désolante », les cingles et les oasis. Dans sa belle écriture cursive, l’instituteur écrit par exemple : « Le globe de feu du soleil descend à l’horizon. Le crépuscule tombe, la nuit gagne lentement la terre. Une à une, les étoiles apparaissent, scintillent sur la voute sombre du ciel. Ne vous êtes-vous jamais demandé ce que sont tous ces mondes, comment ils se sont formés, quelles lois régissent leurs courses vagabondes dans l’espace infini ? » Ou alors « Les saisons. Ces époques de l’année, si différentes l’une de l’autre, qui voient naître, se développer une vie intense, sous la caresse de plus en plus chaude du soleil, qui, ensuite, marquent le déclin et la fin de toute chose ont leur cause dans les positions successives de la terre par rapport au soleil. » Il évoque aussi les « rayons du soleil pâles comme le sourire d’un malade. » Ou encore : « Le sauvage habitant de la brousse, entraîné par ses chasses vagabondes sait reconnaître la direction de sa hutte de branchages. » Le bon sauvage… qui fait aussi preuve de débrouillardise. D’ailleurs, l’instituteur encourage à envisager la civilisation avec modestie. À propos de la notion d’immensité, il souligne qu’un simple martinet arriverait à la lune bien avant un train express (en 80 jours, contre un an).

L’eau est une menace

Pour ceux qui craignent un excès (précoce) de repentance occidentale, soulignons, à sa décharge, que l’instituteur affectionne les démonstrations de force et la métaphore militaire : des cuirassiers à l’horizon, par exemple, ou même la vitesse d’un boulet de canon.

À propos des mers que les falaises rocheuses sont « plus hospitalières » que les côtes sablonneuses, où des estuaires viennent se creuser. Et l’on commence à comprendre. Le jeune instituteur dénigre la part des eaux, parce qu’il ne les aime pas. Et il ne les aime pas, parce qu’il en a peur. L’eau est une menace. Jusqu’aux rivières elles-mêmes, qui sont une source de danger « depuis le déboisement absurde de notre pays ». Pourtant, les mentalités ont changé aujourd’hui au point que, désormais, on mettrait plus volontiers en valeur le rôle bénéfique et l’immensité des eaux. Faut-il croire, avec Edward Fox (L’autre France, 1973), que la France de 1900, c’était la France close de la terre et des paysans, victorieuse de celle des marins ouverte sur les mers et sur le monde ?

Pour bien comprendre de quoi est faite notre planète, le jeune instituteur propose de l’imaginer divisée en deux hémisphères, dont le premier serait centré sur Paris, largement constitué de terres fermes, et l’autre serait « pour ainsi dire en entier submergé par les mers. » Les pieds sur terre et Paris au centre : vive la France !

Géographie générale, Marc Audebert, Allia, 2017.

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