On a entendu, notamment à propos de la mort de Jean d’Ormesson, le leitmotiv envahissant et un peu bêta pour le désigner, « d’écrivain du bonheur ». Il n’y a pas d’écrivain du bonheur. Cette appellation réductrice ne veut rien dire sauf pour ceux qui n’entendent rien à la littérature, c’est à dire pour aller vite, un certain nombre, mais pas tous, des lecteurs de Jean d’Ormesson, par exemple.

Pas de poètes de malheur

Mais ce qu’il faut savoir aussi, et cela complique singulièrement l’affaire, c’est qu’il n’y a pas non plus d’écrivain du malheur. On pourra se souvenir, à ce titre de Paterson, le dernier film de Jim Jarmusch (2016). En racontant une semaine de la vie d’un chauffeur de bus qui écrit des poèmes sur son cahier, un poète qui s’appelle Paterson et qui vit à Paterson (New-Jersey) comme si rien n’avait lieu que le lieu, Jarmush réussit à rendre presque palpable la manière dont naît le poème, dont il s’amende, se module avant même d’être écrit. La manière, aussi, dont le poète transforme sans en avoir vraiment conscience le monde dans lequel il vit, le recouvre d’une pellicule lumineuse qui fait d’une ancienne ville industrielle sinistrée un endroit à la beauté poignante et inespérée pour le spectateur qui sent qu’elle ne tient, précisément, qu’à ce regard posé sur elle. Un regard qui n’appartient pas seulement au poète mais à tous ceux qui le lisent ou même, simplement, à tous ceux qui ont la chance d’être compris, à tous les sens du terme.

Créer rend heureux

Dans le film, il arrive ce qu’il peut arriver de pire à un poète: la perte de ses poèmes. Paterson, pourtant, n’en fait pas un drame parce qu’il a la grâce. Des signes, comme la rencontre avec un autre poète japonais venu en pèlerinage voir Paterson (la ville) qui est aussi le lieu de naissance de William Carlos Williams, n’est que la confirmation, l’accélération d’une certitude : Paterson (le poète) va continuer à écrire comme il va continuer de respirer. En ce sens, le film de Jarmusch est un film sur la joie. Créer rend heureux, créer est l’affaire des derniers hommes heureux. Entendons-nous bien: on peut écrire des choses très sombres et être joyeux, tout simplement parce qu’on arrive à les nommer avec exactitude.

Les rires de Proust et Céline

Proust raconte la fin d’une société mais il est heureux parce que l’écriture lui a fait retrouver Le Temps. Céline est heureux, aussi: il décrit la misère noire de la condition humaine et l’apocalypse de la seconde guerre mondiale mais il a trouvé, pour le dire, un style,  celui du « rendu émotif » qui va bouleverser définitivement la perception du monde de ses lecteurs comme s’il leur avait donné un organe supplémentaire.

Et il faut entendre ce rire de Céline, ce rire de Proust.  Je pourrais aussi parler du rire d’Apollinaire dans les tranchées.  Si on n’entend rien, il vaut mieux arrêter de lire les écrivains ou les poètes.

Il est effrayant de voir que la lecture littérale des écrivains continue ainsi à faire des ravages chez les demi-savant-e-s pour qui lire un roman qui sort tient lieu de signe d’appartenance et  d’exposition fiérote d’un capital culturel pourtant misérable. Un écrivain n’est pas ce qu’il dit, il est la manière dont il le dit.

C’est ainsi qu’il faut comprendre le « Emma, c’est moi » de Flaubert ou encore cette phrase de Perros, « C’est gai, écrire. On peut écrire gaiement qu’on va se suicider. » Qui ne voit pas, derrière un écrivain qu’on a marginalisé à cause de sa noirceur absolue comme Jean-Pierre Martinet, le génial auteur de Jérôme (Finitude), sa joie profonde au bout du compte, celle du créateur de formes qui nomme avec exactitude l’horreur?

A l’inverse, croire qu’un « écrivain du bonheur » comme ils disent, prenons Michel Déon par exemple, sous prétexte que ses livres délicieux sont emplis de soleil, de Grèce, d’Italie, de jeunes filles, de cette bonne humeur propre au jeune homme vert, ne peut pas être pour autant quelqu’un de grave et de sombre à l’occasion, c’est vraiment ne rien comprendre à ce qu’est un écrivain.

On ne lit pas (ou on ne devrait pas) lire des livres de Proust, Céline, Perros, Martinet, Déon, on devrait lire Proust, Céline, Perros, Martinet, Déon. On lit des sensibilités, des rapports au monde plus que des livres.  La nuance est d’importance. Elle évite, par exemple, de juger les livres comme on juge une soupe (trop salée ou pas assez), elle évite de confondre l’auteur et son propos et ainsi on s’apercevra que les derniers hommes heureux sont les écrivains en particulier et les artistes en général, même quand leur propos est sombre est désespéré.

La fiction judiciarisée, persécutée, humiliée…

C’est pour cela, entre parenthèses, qu’on les déteste, qu’on les fusille, qu’on les lynche, qu’on les oublie. Ou aujourd’hui, qu’on les censure de manière subtile : il devient très compliqué, désormais, de tenir un discours, même de l’ordre de la fiction, sur le présent, le passé et l’avenir. Sur l’amour, le sexe, la politique ou la viande rouge. En tout cas, c’est objectivement plus difficile qu’il y a vingt ans. On judiciarise la fiction, on consulte des avocats pour savoir si par hasard tel personnage dans tel roman historique, ne choquerait pas telle ou telle partie de l’opinion.

A la limite, l’écrivain peut toujours décider de se taire et de rester chez soi, dans sa bibliothèque. Ou aller à la plage. Ou les deux. On avouera juste que c’est quand même paradoxal dans une époque qui se voit si belle dans le miroir de la fameuse « libération de la parole. » Mais qu’on se rassure, même s’il ne publie pas, peu ou plus, comme Rimbaud, l’écrivain écrit encore et toujours, malgré tout. En riant.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche
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