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Gauche en phase terminale

Gauche en phase terminale
Jean-Pierre Le Goff. Photo: Hannah Assouline.
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Jean-Pierre Le Goff. Photo: Hannah Assouline.

Nb: Cet entretien a été réalisé avant le premier tour de l’élection présidentielle

Gil Mihaely. À quelques semaines du premier tour des élections présidentielles, la crise au sein du PS semble marquer la fin du grand compromis mitterrandien entre la gauche réformiste et la gauche contestataire. Mais n’a-t-il pas toujours existé « deux gauches irréconciliables », selon l’expression de Manuel Valls ? N’est-ce pas un signe de vitalité de la gauche plutôt que, comme l’annonce le titre de votre dernier livre, de son agonie ?

Jean-Pierre Le Goff[1. Jean-Pierre Le Goff est sociologue, président du club Politique autrement. Il vient de publier La Gauche à l’agonie ? 1968-2017 (éditions Perrin).]. Certains affirment que la gauche française est riche de sa diversité et, se référant aux origines, expliquent que ses divisions sont consubstantielles à son histoire. Avant même l’unification en un seul parti (la SFIO) en 1905 et la scission entre socialistes et communistes au congrès de Tours en 1920, il y a toujours eu, en effet, une diversité de courants. Mais il faut comprendre que cette diversité s’enracinait dans un arrière-fond commun : l’existence d’un mouvement ouvrier et un certains nombre d’idées-forces. Socialisme et communisme croyaient, chacun à leur façon, à un dépassement de la société existante et à la marche de l’Histoire vers son accomplissement, à l’appropriation collective des moyens de production, à l’idée selon laquelle il suffit de transformer la société pour résoudre presque tous les problèmes de l’humanité… Ces thèmes s’articulaient autour d’un sujet historique central : la classe ouvrière qui, en se libérant, était censée libérer l’humanité tout entière.

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Aujourd’hui tout cela n’existe plus et la diversité de la gauche n’est plus un indicateur de sa richesse mais un signe de son morcellement sur fond de crise de sa doctrine. Ce n’est pas seulement le communisme totalitaire qui est en question mais les idées et les représentations qui ont façonné la gauche depuis le XIXè siècle. Le mitterrandisme et le hollandisme en ont été le tombeau. Nous sommes à la fin d’un cycle historique.

Pourtant, la crise aidant, les millions de précaires, laissés-pour-compte et « gueules cassées de la mondialisation » (Patrick Buisson) pourraient constituer pour la gauche un nouveau socle sociologique…

Le mouvement ouvrier n’était pas simplement une classe au sens économico-social, c’était un monde au sens anthropologique du terme avec ses valeurs de solidarité et de coopération, sa morale et ses comportements, ses associations et ses organisations, avec un fort sentiment d’appartenance. Aujourd’hui, ce monde ouvrier est mort, ce qui ne veut pas dire que les ouvriers comme catégorie sociale et les couches populaires ont disparu. Les « précaires » ne forment pas un mouvement qui se structurerait autour de valeurs communes et d’un projet alternatif de société. Nuit debout et les zadistes n’ont pas grand-chose à voir avec les caissières de supermarché, les caristes des centres logistiques, les chauffeurs Uber ou les petits agriculteurs… Le socle sociologique est pour le moins émietté.

L’émiettement n’est pas la seule raison. N’oubliez pas qu’au cours de cette période, Paris est passé à gauche et Bobigny à droite, ce qui laisse penser que la gauche n’est plus le parti des pauvres mais celui des possédants. Comme l’ont écrit nombre de bons auteurs, la gauche a abandonné le peuple. Et aujourd’hui, « les pauvres votent à droite ».

La catégorie des « pauvres » opposée à celle des « possédants » fait partie d’un schéma qui peut laisser supposer que les « pauvres » en question, assimilés au « peuple » ou aux « vrais gens », disposeraient d’une sorte de vertu et de légitimité devant lesquelles il faudrait s’incliner. C’est du reste de cette manière que la gauche a pu jouer sur la « mauvaise conscience » et faire « avaler des couleuvres » idéologiques et politiques. Aujourd’hui, la gauche continue de faire comme si elle était toujours la représentante « naturelle » des[access capability=”lire_inedits”] « pauvres » et de toutes les misères du monde, auxquels elle ajoute le modernisme en matière de mœurs et de culture. Ce méli-mélo ne trompe plus grand monde : la gauche apparaît désormais comme ayant abandonné largement les couches populaires, et sa conversion au « gauchisme culturel » a joué un rôle-clé dans cette transformation.

Malgré cet « oubli » et les divisions entre Macron, Hamon, Mélenchon, Poutou et Arthaud, la gauche survit. Comment expliquez-vous ce prodige ?

La gauche brandit la lutte contre les inégalités comme une sorte de plus petit dénominateur commun. Carlo Rosselli, socialiste italien assassiné par les fascistes, disait que « le socialisme, c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres ». La lutte contre les inégalités trouvait son sens dans cette perspective. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La gauche est passée de l’égalité à l’égalitarisme en défendant le « droit à la réussite pour tous ». Pour reprendre la formulation de Paul Thibaud, le socialisme est devenu un « social-individualisme ». C’est un changement total de paradigme. On est donc bel et bien devant un champ de ruines avec le socialisme pour adolescents de Hamon, grand défenseur du revenu universel, et la structure d’accueil pour période de décomposition de Macron.

Jean-Luc Mélenchon, qui a rompu avec le PS, ne représente-t-il pas une certaine gauche authentique et même un brin patriote ?

Dans la décomposition actuelle, Mélenchon incarne une gauche à vocation « identitaire » plutôt nostalgique. C’est un tribun qui se croit encore porté par toute une histoire : la Révolution française, le Front populaire, la République, l’antifascisme, le socialisme… Mais qui sont ses troupes ? Sans mépris aucun, force est de constater qu’il s’agit souvent d’« ex- » militants vieillissants, d’enseignants, de fonctionnaires ou de jeunes diplômés radicalisés sans grands débouchés professionnels. C’est une gauche qui reste bloquée dans un imaginaire ancien mâtiné de postmodernité en matière de mœurs et de culture. Aux références emblématiques à la Révolution française et à la lutte des classes s’ajoutent de nouveaux droits de l’individualisme souverain tels que le suicide assisté et l’IVG qu’il se propose d’ajouter dans la Constitution… Mélenchon participe, à sa façon, du gauchisme culturel qui fait glisser la notion d’égalité vers les questions anthropologiques où elle ne devrait pas s’appliquer. À ce compte-là, la différence des sexes et la capacité des femmes à mettre au monde des enfants, contrairement aux hommes, pourraient être considérées comme une inégalité…

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Justement, que reste-t-il de l’universalisme constitutif de la gauche, de l’idée selon laquelle il n’existe qu’un seul Homme et que toutes les différences renvoient à des inégalités dont la source est technologique et économique ?

Revenons aux sources. Au moment de la Révolution française, l’universalisme est essentiellement fondé sur les Lumières et la Raison. La gauche va y ajouter, sous l’influence du marxisme, une vision économiste de la société et de l’histoire. La dimension anthropologique et culturelle se voit déniée ou réduite à une « superstructure ». D’où les difficultés de la gauche à penser la nation et sa tentation pacifiste au nom de l’« internationalisme prolétarien ». En 1914, avant son assassinat, Jaurès pensait encore que la grève générale des prolétaires de tous les pays pourrait empêcher la guerre.

Après la Seconde Guerre mondiale, le moment anti et postcolonial va constituer une nouvelle donne. Dans les pays développés, un nouveau type de société s’est installé : la société de consommation et des loisirs. Pour la première fois dans l’histoire, la question qui a hanté le xixe, le paupérisme, semble être globalement résolue. Le prolétariat qui devait sauver l’humanité tout entière et être le sujet historique du dépassement du capitalisme… profite des week-ends et des vacances ! Au même moment, on assiste à des luttes d’indépendance en Afrique, au Maghreb, en Amérique latine, en Asie…, luttes qui donneront naissance au courant « tiers-mondiste » de la gauche.

Première entorse assumée à l’universalisme, le tiers-mondisme entendait-il « dissoudre le peuple et en élire un autre », comme dans le poème de Brecht ?

Au prolétariat qui s’installe dans des HLM modernes, et profite de la société de consommation et des loisirs se substituent en effet comme sujets historiques les peuples colonisés et « dominés par l’impérialisme américain ». Cependant, nous ne sommes pas encore dans le multiculturalisme car l’idée dominante est encore universaliste : la lutte des peuples s’inscrit dans la marche d’ensemble de l’humanité vers son émancipation. La valorisation des communautés d’appartenance des immigrés viendra plus tard. En 68, contrairement à une idée qui s’est répandue, on est encore dans les proclamations à vocation universelle.

Comment avons-nous basculé dans le multiculturalisme ?

Le tournant me paraît se situer dans les années 1980-1990. Certes, les luttes des jeunes, des femmes, des homosexuels et des travailleurs immigrés étaient déjà valorisées dans les années 1970. Mais pour ce qui est des immigrés, ils étaient d’abord perçus comme des ouvriers et leur intégration était pensée en termes de classe. En 1983, la marche des « beurs » s’inscrit dans la référence à l’égalité et à l’intégration républicaines avant d’être récupérée et dévoyée par SOS Racisme avec son slogan : « Black-Blanc-Beur ». S’instaure alors, comme l’a bien analysé Yonnet, un nouvel antiracisme ethnique et communautariste. Le « politiquement correct » s’installe en France parallèlement aux évolutions des campus américains – sans pour autant parler d’une importation pure et simple. La gauche n’a rien compris à ce tournant-là ! Ses propres mots, ses propres slogans ont complètement changé de sens mais tout le monde a continué à les scander en feignant de croire qu’on était dans la continuité.

Ce tournant correspond aussi à la fin de la société d’abondance et au choix de la rigueur en 1983. Est-ce une coïncidence ?

Bien avant le tournant de 1983, la crise du pétrole de 1973 annonce la fin des Trente Glorieuses mais aussi le déclin de la classe ouvrière considérée comme sujet historique. Puisqu’on change de société et de modèle économique, la gauche improvise d’abord puis théorise la fin de la classe ouvrière comme acteur de la marche de l’Histoire. Cela aboutit à ce qu’Éric Conan, dans La Gauche sans le peuple, a très bien décrit : on remplace le prolétariat par les immigrés, les jeunes, les femmes… SOS Racisme a été le laboratoire qui a permis d’aller un pas plus loin en basculant vers une représentation communautaire avec des groupes de pression et des revendications identitaires, le tout dans une logique de victimisation et une demande de droits indéfinis. Ce changement n’est pas un simple « cache-misère » du tournant de la rigueur ; il n’est pas déterminé par lui ; il marque une rupture dans l’ordre des représentations et des idées-forces qui avaient structuré l’identité historique de la gauche.

Arrive ensuite le « moment islamiste » que la gauche n’a pas davantage compris…

Dans les années 1990-2000, la doctrine de la gauche est en morceaux, elle se trouve complètement démunie pour penser le nouveau. Privée de classe ouvrière, l’idée de progrès étant en panne et après avoir accepté, plus ou moins clairement, l’économie de marché, elle bricole pour accommoder les restes de son idéologie. Face à la montée de l’intégrisme islamique, elle est divisée et tente tant bien que mal de recourir à ses explications traditionnelles : chômage, inégalités, discriminations, post-colonialisme… Non seulement elle se montre incapable d’analyser le contenu propre de l’intégrisme islamique en termes de croyances, mais elle en fait le symptôme et la victime d’une société responsable de tous les maux. Les attentats ont constitué une terrible épreuve du réel, sans permettre de lever totalement cette lourde équivoque. Manuel Valls a rompu avec les « noyeurs de poisson » sans avoir forcément les outils intellectuels pour analyser l’intégrisme et le terrorisme islamiste.

Sur ce champ de ruines, y a-t-il encore un ADN de la gauche qui pourrait servir de base à sa refondation ou faut-il considérer qu’ayant accompli sa mission historique, elle doit s’effacer pour laisser la place à de nouveaux clivages ?

Venant moi-même de la gauche, je ne pose plus du tout le problème de cette façon. Le problème de fond est plutôt de savoir comment se débarrasser de cet ADN, qui consiste à échafauder des grandes théories expliquant tout en forçant à tout prix la réalité à leur correspondre. La vérité, comme l’éthique ou la morale, n’appartient pas à un camp.

Et pourtant, c’est peut-être le sentiment d’incarner le Vrai et le Bien qui, existentiellement, définit aujourd’hui le mieux l’homme de gauche.

En effet, être de gauche est devenu de plus en plus une affaire identitaire, dans un milieu restreint dont le rapport à la réalité est devenu problématique mais qui demeure influent dans les médias et l’édition. Dans ces conditions, identité de gauche et exigence de vérité font rarement bon ménage, surtout quand s’y ajoute la volonté d’apparaître à tout prix « de gauche » dans les médias.

Donc, vous dites adieu aux rivages idéologiques auxquels vous avez été attaché une grande partie de votre vie. Sans nostalgie ?

Oui, concernant l’idéologie, ce qui ne veut pas dire que mes révoltes et mes engagements se résument à cet aspect. Je ne veux plus de ces systèmes globalisants, de ces appartenances qui mélangent tout – la politique, le social, la culture, les mœurs, les goûts… La gauche est trop longtemps tombée dans ce piège.

Il faut cesser de faire de l’identité de gauche une question existentielle et distinguer les registres. Les questions anthropologiques et culturelles m’importent au plus haut point. Dans le domaine économique et social, je cherche des politiques intelligentes et efficaces qui se soucient des couches populaires. Non, ce n’est pas populiste d’être capable de se mettre à leur place et de prendre en compte leurs besoins, leur manière d’être et leurs intérêts. Est-ce de gauche ou de droite ? Comme dirait Rhett Butler à la fin d’Autant en emporte le vent, c’est le cadet de mes soucis… Mon propos n’est pas de refonder la gauche mais d’analyser et de comprendre le nouveau monde dans lequel nous vivons, de penser et de prendre parti librement pour ce que je considère vrai et juste.[/access]

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Avril 2017 - #45

Article extrait du Magazine Causeur


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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