La série Game of Thrones a, le 19 mai dernier, dévoilé son dernier épisode. Chaque spectateur en a tiré d’inspirantes leçons, par voie de tweet ou devant une binouze au bar du quartier. Dans sa chronique de Libération intitulée «GoT» : jeux de trônes, basta !, le philosophe Paul B. Preciado a lui aussi livré son sentiment : Game of Thrones doit être avant tout vu comme l’expression du désir du patriarcat déclinant de « retourner vers un passé fasciste ». Tout un programme !


A Libération, on ne manque pas une occasion de dénoncer l’inquiétante résurgence des périls fascistes, racistes, sexistes. Le 14 juin, c’est à la série Game of Thrones que s’est attaqué Paul B. Preciado : un objet culturel addictif, « quatre-vingts heures de cocaïne sémiotique », qui a réussi grâce à un cocktail bien connu : sexe et violence.

Un hachis de Hobbes, Machiavel et Hitler bien mélangé et assaisonné de sexe (hétérosexuel, s’il vous plaît) à volonté pour rendre la composition plus addictive

On ne peut que reconnaître qu’on a effectivement repoussé les limites de ce ressort, du moins pour une série si grand public : tout au long des huit saisons à l’ambiance médiévale, où un continent doit contrer une invasion d’une armée de morts, mais où surtout dynasties et personnages s’affrontent pour conquérir le trône du royaume, les scènes licencieuses tout comme celles de torture et d’égorgements sont légion.

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Pour Preciado, là n’est pas vraiment le problème de la série critiquée : l’ennui est qu’il soit « difficile de dire que Game of Thrones élargit la visibilité des sexualités alternatives ». Pour Paul B. Preciado, qui s’appelait autrefois Beatriz Preciado, « quelques scènes » gays, lesbiennes et même d’inceste ne sont pas suffisantes : on conclut que « la série pratique la rééducation dans la norme et la confirmation du canon ». Il aurait sans doute fallu, pour lui, que la série mette en scène les pratiques qu’il encourageait dans une de ses tribunes les plus fameuses : « la masturbation, la sodomie, le fétichisme, la coprophagie, la zoophilie… ». Mais au-delà de ces fumeuses élaborations, on voit que, au moment où certaines actrices de la série louent leur personnage comme de très inspirants exemples pour les femmes d’aujourd’hui, il s’opère une très difficile jonction entre le féminisme des Emmy Awards et celui des milieux universitaires queer et décoloniaux (l’accouplement des deux termes semblant désormais s’imposer).

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Pour le « philosophe » Preciado, l’esprit de Game of Thrones est en outre un « hachis de Hobbes, Machiavel et Hitler » (on notera la pertinente juxtaposition), excitant les désirs de « retourner vers un passé fasciste ». Tout comme, aux XVème et XVIème siècles, les « livres de cavalerie » (sic), dont il semble tirer le schéma narratif de quelque vieux manuel, la série est « la stratégie par laquelle les élites blanches se réfugient dans un récit mythique sur leur hégémonie perdue, tandis que le monde est irrémédiablement en train de se transformer ». Rassurons-nous donc : le paradis est à venir. Game of Thrones n’est que « le chant du cygne d’un monde où violence signifie pouvoir ».

La débauche de sang de Game of Thrones arrive en effet à une époque où on n’a probablement jamais laissé aussi peu de place à l’expression de la violence – ou même de la conflictualité ; l’encadrement normatif n’a jamais été aussi achevé. L’anarchie sanguinaire mise en scène dans Game of Thrones s’inscrit en faux contre les apôtres d’une humanité enfin réduite à des comportements altruistes et convenables. Reste à savoir si la série n’est que la résurrection cathartique des spectres du Mal par l’Empire du Bien pour mieux asseoir sa domination, ou si elle est un signe, comme cela a beaucoup été dit, du retour du réalisme politique.

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