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Y a des oiseaux de basse-cour et des oiseaux de passage…

Être né quelque part...

Y a des oiseaux de basse-cour et des oiseaux de passage…
Image d'illustration Unsplash

La maîtrise de la langue anglaise marque clairement la frontière entre la France des « anywhere » et la France des « somewhere », selon le politologue Jérôme Fourquet.


Le conflit qui se prépare n’opposera pas seulement les repus aux « sans dents ». Il confrontera les élites mondialisées, qui se sentent à l’aise n’importe où (« anywhere ») aux « somewhere », les gueux attachés à leur terroir, leur village — et globalement à leur pays.

En 1972, Georges Brassens, dont on célèbre encore le centenaire, chantait :

« Mon Dieu qu’il ferait bon sur la terre des hommes
Si l’on n’y rencontrait cette race incongrue
Cette race importune et qui partout foisonne
La race des gens du terroir, des gens du cru
Que la vie serait belle en toutes circonstances
Si vous n’aviez tiré du néant ces jobards
Preuve peut-être bien de votre inexistence
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part… »

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Il stigmatisait ainsi l’instinct cocardier, la revendication de l’appartenance au terroir. Sans doute faut-il tenir compte, pour comprendre l’idée du baladin, de ce que furent les sentiments d’un homme né juste après les horreurs de 14-18 (qu’il fustigea dans une chanson célèbre) et qui éprouva dans sa jeunesse celles de 39-45. Cette génération — qui fut celle de Jean Monnet, et de tous ces libéraux qui imaginèrent une Europe débarrassée de ses nations, responsables, selon eux, des carnages du XXe siècle — rêvait d’un universalisme qui cesserait d’opposer sans cesse les populations dans des querelles de clocher (rappelez-vous Clochemerle, le malicieux roman de Gabriel Chevalier, publié en 1934) qui, à l’échelle nationale, débouchent sur des conflits mondiaux. Et l’on voit aujourd’hui que le maintien des frontières maritimes envenime les rapports des pêcheurs anglais et français. Brassens et ses épigones — tous ceux qui partaient sur les routes avec leur guitare au dos dans les années 60-70 — rêvaient d’un monde sans frontière, une fraternité universelle où l’Anglais ne serait pas un rejeton de la « perfide Albion » ni l’Allemand un spécialiste des camps de vacances forcées.

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Jérôme Fourquet. Photo : Hannah Assouline.

Dans un remarquable article que le Figaro réserve malheureusement à ses seuls abonnés, Jérôme Fourquet décrit ces deux mondes antagonistes, celui des « anywhere » — les élites mondialisées — et celui des « somewhere », les ploucs attachés à leur région, leur terroir, leur village. La ligne de fracture de ces deux mondes, explique-t-il, est l’usage de l’anglais, lingua franca des businessmen en goguette internationale, qui prennent l’avion pendant que les gilets jaunes sont confinés dans leur diesel à 80 km/h. Et de rappeler que Benjamin Griveaux, dans le programme élaboré pour conquérir Paris avant qu’une sextape le renvoie hors politique, écrivait : « Paris c’est une ville-monde. Maîtriser l’anglais à la fin du collège, c’est indispensable dans sa vie professionnelle, pour voyager, pour être pleinement intégré dans le monde. »

Souci de bobo mondialisé. Les Français « périphériques » se soucient davantage de savoir si leurs enfants apprendront le français, au collège — et la réponse est « pas toujours ». Mais dans le monde de Griveaux, on n’apprend jamais assez tôt que « pipe » se dit blow job

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Il y a quelque temps, Claude Askolovitch, modèle indépassable de cette caste journalistique de gauche libérale pro-immigration, avait traité le chroniqueur gastronomique de « pétainiste » parce qu’il défendait le vrai camembert au lait cru contre les ersatz plâtreux de Lactalis. Il voyait dans l’exaltation des fromages vivants une résurgence des slogans pétainistes — « la terre ne ment pas ». Plus stupide, tu meurs.

Il est temps d’expliquer à ces manipulateurs d’opinion que la France périphérique se soucie assez peu de savoir baragouiner l’anglais. Quand on crève de faim, on se fiche de savoir qu’outre-Manche, cela se dit « to starve ». On cherche un jambon-beurre. Ou un café chaud. 

Jérôme Fourquet remarque à juste titre que ce conflit entre les « anywhere » et les « somewhere » alimente l’opposition entre Macron et Marine Le Pen ou Eric Zemmour, dont les électeurs ne parlent guère anglais. 19% contre 35% d’électeurs macronistes, tout comme ils se soucient peu de savoir si leurs enfants sont bilingues (28% contre 45%), et regardent assez peu de films ou de séries en VO. Une blague court en Afrique depuis une quarantaine d’années, sur le moment où la jungle viendra manifester au cœur des grandes métropoles. Les bobos émancipés et anglicistes devraient se méfier du moment où les « périphériques », les « démétropolitains », viendront les pendre. Le populisme, systématiquement honni par les élites mondialisées dont Macron est le représentant exclusif pour la France, n’est rien d’autre que le cri de rage des petits, des obscurs, des sans grade — qui tiennent les clefs des élections futures mais qu’une propagande médiatique bien orchestrée, où l’on fait passer au premier plan les risques de « delta » ou d’« omicron », maintient pour le moment dans l’obéissance. La montée de la violence — et pas seulement dans les stades — est non seulement le signe d’une exaspération après des confinements qui manifestement n’ont servi à rien, mais témoigne d’une crispation générale du pays, qui pourrait demain engendrer de bien grands désordres.

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Normalien et agrégé de lettres, Jean-Paul Brighelli a parcouru l'essentiel du paysage éducatif français, du collège à l'université. Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

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