Le Centre Wallonie-Bruxelles est un « Etat dans l’Etat », un morceau de Belgique perdu dans le quartier des Halles à Paris, un peu de plat pays face à l’esplanade du Centre Beaubourg. Voilà un endroit profondément étrange dédié entièrement à la célébration de la culture belge. On se doutera que ce lieu réserve une large place à la bande-dessinée, « Etat » dans l’état d’âme d’outre-Quiévrain. Dans un espace réduit, mis en valeur par une mise en scène sobre, le Centre Wallonie-Bruxelles présente jusqu’au mois d’octobre une centaine de planches des plus grands noms de la BD Belge issues des réserves du Musée des Beaux-Arts de Liège. L’histoire de ces œuvres – présentées pour la première fois hors de Belgique – est déjà assez rocambolesque : la collection a été réunie dans les années 70 avec pour objectif l’ouverture d’un musée de la BD dans la capitale internationale des gaufres, un projet qui tomba à l’eau malgré l’amicale contribution de nombreux dessinateurs (Franquin céda une planche pour l’équivalent de 400 euros… L’original d’un gag de Gaston s’arrache aujourd’hui à plus de 100 000). La collection, un temps oubliée, fut ballotée de réserves en réserves avant d’être confiée au Musée des Beaux-Arts de Liège, qui ne l’a exposée qu’à deux reprises. L’occasion de revoir ces planches – en hexagone derechef – ne se présentera certainement plus de sitôt : ces trésors retrouveront après octobre le silence effrayant des espaces infinis des réserves, afin que les générations futures puissent les redécouvrir avec bonheur. Il faut donc courir aller les voir !

Couvrant une période allant de l’après-guerre aux années 70, cette collection met en lumière deux grandes tendances traversant la BD Belge : la « ligne claire » représentée par des dessinateurs tels que Hergé (Tintin) ou Edgar P. Jacobs (Blake & Mortimer), que les petits lecteurs pouvaient retrouver dans les pages du Journal de Tintin ; et « l’école de Marcinelle » associée au Journal de Spirou, dans lequel étaient publiés les plus grands spécialistes des personnages à gros nez tels que Franquin (Gaston), Will (Tif & Tondu), Peyo (Les Schtroumpfs) ou encore Roba (Boule & Bill). La succession des planches encrées, avant toute colorisation, permet d’approcher au plus près le travail des artistes, d’apprécier la virtuosité graphique autant que la clarté des compositions, le foisonnement des détails autant que l’art de rendre immédiatement lisible une narration par l’image. Cette exposition est l’occasion de voir quelques chefs d’œuvres : une planche spectaculaire d’On a marché sur la lune pour laquelle Hergé fait le choix inhabituel de rompre avec le découpage régulier de la page en strips de tailles égales pour laisser une large place à une vue de la lune approchée par la célèbre fusée à damiers (rappelons que les Belges ont marché sur le satellite naturel de la Terre plus de 16 ans avant les yankees !) ; on découvre avec bonheur la planche schtroumpfement historique des aventures de Johan et Pirlouit de Peyo sur laquelle de petits lutins bleus – promis à un bel avenir – font leur première apparition assez timide ; on peut admirer aussi quelques planches admirables de Jacobs tirées de La marque jaune, dont celle où le personnage d’Olrik fait son entrée en scène ! Brrr… On n’oubliera évidemment pas de se pâmer au passage devant les œuvres de Macherot, Tilleux, Hausman, Comès ou encore Greg, l’attachant père d’Achille Talon.

Cette collection est finalement l’occasion d’explorer tout un imaginaire d’après-guerre très influencé par la culture populaire américaine, entre détectives ombrageux, grosses cylindrées (Ah le Michel Vaillant de Jean Graton…), et fascination pour l’ouest américain (depuis Comanche d’Herman jusqu’à la réjouissante parodie de western que fut Lucky Luke) Un univers devenu étrangement belgo-américain par l’alchimie du 9e art. Un imaginaire touchant et un peu évanescent – amenez vos enfants, ils vous demanderont certainement pourquoi les personnages n’ont pas de smartphones… Le parcours est complété par la projection d’un film dans lequel certains grands noms de la BD (Schuiten, Goossens, etc.) saluent la gloire de leurs illustres pionniers.

Un pèlerinage en terre belge vivement conseillé.

« L’âge d’or de la bande dessinée Belge » – Jusqu’au 4 octobre. Centre Wallonie-Bruxelles, 127-129 Rue Saint-Martin, 75004 Paris (Face au Centre Beaubourg).

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François-Xavier Ajavon
est chroniqueur et professionnel de la presse.Il est également l’auteur de L’eugénisme de Platon (L’Harmattan, 2002) et a participé à l’écriture du "Dictionnaire Molière" (à paraître - collection Bouquin) ainsi qu’à un ouvrage collectif consacré à Philippe Muray  (à paraître -éditions du Cerf). 
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