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Esprit de la science, es-tu là

Ce qu’il faut défendre chez Raoult

Esprit de la science, es-tu là
Didier Raoult, Marseille, 30 mars 2022 © Nicolas TUCAT / AFP

Le professeur Raoult, copieusement vilipendé et moqué par les médias et les politiques pendant la crise sanitaire, incarne quelque chose du véritable esprit scientifique. Il vient de nous rappeler que le progrès scientifique n’est pas linéaire et tranquille.


Le Professeur Raoult, flanqué de ses deux avocats, a donné il y a quelques jours une conférence de presse. Il s’agissait de communiquer les conclusions du Conseil de l’Ordre des médecins à son sujet. On se souvient de la cabale lancée contre lui, du torrent d’insultes et d’accusations  dont il a été l’objet. Il nous fut présenté tour à tour comme un dangereux farfelu dont l’un des doigts osait s’orner d’une bague impertinente normalement réservée aux fans de rock satanique ; comme un charlatan – parce qu’il tentait de soigner ses malades, qui plus est sans aucun enrichissement personnel ; comme un irresponsable qui, au lieu d’aboyer les plus sages recommandations émanant du Conseil de Défense Sanitaire mis en place par notre président bien aimé, se permettait de faire part au public de ses observations et réflexions, au prétexte imbécile qu’il est reconnu comme l’un des plus grands spécialistes mondiaux des maladies infectieuses et des épidémies. Dernière motte de boue en date, il se serait lancé dans des essais thérapeutiques sauvages dans le traitement des tuberculoses résistantes.

Il a donc tenu à nous informer lui-même des résultats de l’instruction de ce sulfureux dossier, qui a débouché sur un blâme à lui adressé par le Conseil de l’ordre, non pour un quelconque manquement dans sa pratique médicale, mais pour défaut de courtoisie envers ses confrères. Maigre résultat pour ses détracteurs, si prolixes dans leurs réquisitoires. Il y a bien quelque ironie à pointer le manque de courtoisie d’un homme qui, de son côté, a été menacé de mort par un aimable confrère… Mais le Professeur Raoult, en philosophe, prend acte de la nécessité pour le Conseil de l’Ordre, embarqué dans la tempête, de marquer le coup.

Las, le feuilleton n’est pas clos, et les journaux relaient maintenant à grands cris non la teneur de la conférence de presse qu’il a donnée mais les poursuites que l’ANSM compte engager contre lui en appel. Ces mêmes journaux restent plus discrets en ce qui concerne les diverses plaintes déposées en retour par le Professeur Raoult pour diffamation, dénonciation calomnieuse, violation de système informatique avec divulgation de données personnelles –  plaintes matériellement constituées que pourtant la justice, selon les avocats du Professeur, ne semble pas spécialement pressée d’instruire, elle non plus.

Le mystère Raoult

Nous verrons bien à quelle embouchure finira de se déverser ce maëlstrom. En attendant que la justice ait fait son travail, comme on dit, une question se pose, que le Professeur a lui-même articulée en introduction de sa conférence de presse. Comment expliquer qu’en dépit de tous les hurlements d’indignation vertueuse qu’il arrache à la meute journalistique comme à certains de ses confrères revêtus de la toge médiatique en sus de la blouse blanche, ou aux politiciens qui le conspuent de bon cœur, comment se fait-il, donc, qu’en dépit de ces innombrables cris d’orfraie, le Professeur Raoult demeure une sorte de héros aux yeux d’une large part de la population ? Comment se fait-il que dans un pays peuplé de tant de gens qui ne sont rien et qui feraient mieux d’écouter les journalistes et leur ministre de la Santé, ses bulletins hebdomadaires et ses conférences scientifiques soient devenues si prisées ? A ce paradoxe, il est plusieurs explications possibles.

C’est peut-être d’abord qu’en vrai médecin, il n’a pas abandonné ses malades à eux-mêmes, avec la simple bénédiction du sacro-saint doliprane en attendant d’étouffer. On a négligé ce trivial aspect des choses, mais lorsqu’on souffre, lorsqu’on a peur, il est bien réconfortant de trouver une main secourable, qui tente quelque chose pour vous, même et surtout si votre cas paraît désespéré. D’autres, n’étant même pas dans cette douloureuse situation d’être malades pour de bon, effrayés de l’idée et non de la chose, n’ont-ils pas obéi au même genre de penchant en se ruant sur le premier vaccin venu, encore en phase expérimentale ? Tous ces gens qui ont tremblé ensemble et cherché leur salut comme ils pouvaient devraient se comprendre et s’embrasser, au lieu de se livrer aux invectives. 

Après tout, était-il plus raisonnable de confier tous ses espoirs à une technologie de vaccination toute nouvelle, plutôt qu’à un médicament si bien éprouvé qu’il était en vente libre jusqu’en janvier 2020 ? Il faut bien admettre que cela se discute, d’autant que cette nouvelle technologie de vaccination ne s’est pas révélée, a posteriori, la panacée qu’on nous avait, au sens propre, vendue.

Si Raoult n’a pas démérité aux yeux de nombreux Français c’est peut-être aussi, quoiqu’il en soit de la méfiance subite et viscérale qu’inspire l’hydroxychloroquine depuis janvier 2020, que la mortalité à l’IHU de Marseille a en effet été moindre qu’à l’APHP à Paris – n’en déplaise à Martin Hirsch. Il faudra bien un jour se demander pourquoi. En attendant, il n’est pas aberrant d’accorder sa confiance sur la base des résultats obtenus. D’ailleurs cette fameuse hydroxychloroquine, comme d’autres traitements, est aujourd’hui dûment recommandée pour le traitement précoce du coronavirus dans des dizaines de pays. On pourra toujours objecter que ces contrées ne sont pas dirigées par un président aussi beau et intelligent que le nôtre. Mais la France a-t-elle vraiment de quoi faire parade de sa politique sanitaire, elle qui figure parmi les pays où le taux de mortalité a été le plus élevé ?

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Par-delà ces considérations pratiques immédiates, si le Professeur Raoult reste si cher au cœur du public, c’est peut-être aussi qu’à rebours de tous les sobriquets dont on s’est plu à l’affubler, en dépit de tous les reproches qu’on a pu et qu’on pourra lui faire, il incarne quelque chose du véritable esprit scientifique. J’ai bien conscience d’oser là une hypothèse qui paraîtra audacieuse à l’endroit de celui qu’on a vilipendé comme un représentant de l’anti-science.

Pourtant il faut reconnaître qu’il a su, face à ceux qui cédaient à la panique, et à ceux  qui peut-être s’y enivraient, garder la tête froide. Qu’il a su dire, tranquillement, “je ne sais pas, je ne suis pas devin”. Qu’il a pris soin de souligner la précarité du savoir scientifique, sa constante et nécessaire évolution. Qu’en chercheur libre de tout conflit d’intérêt avec les laboratoires pharmaceutiques, respectueux sans servilité vis-à-vis du pouvoir politique, il a manifesté la curiosité et l’ouverture d’esprit qu’on attend d’un homme de science, développant les tests et le séquençage génomique des souches virales, n’écartant aucune stratégie par principe, mais prenant à tâche d’en observer et d’en évaluer l’efficacité, à l’appui de comparaisons et de mises en perspective constantes des données disponibles dans quelque pays que ce soit. Qu’il a estimé enfin de son devoir, en tant que chercheur, universitaire et spécialiste, de communiquer ses observations et ses recommandations au public, malgré les menaces, les injures et les critiques les plus féroces. Le courage n’est pas, en matière de science comme ailleurs, la moindre des vertus.

Dans l’atmosphère étouffante mêlée de censure, d’hystérie, de certitudes satisfaites, il a offert au public l’oxygène de l’intelligence, du calme et de l’ouverture d’esprit. Il ne faut pas se demander pourquoi tant de Français lui en savent gré, et pourquoi même certains en ont fait leur champion.

Le progrès de la science n’est pas linéaire et tranquille

La partie la plus intéressante de sa conférence de presse et de son dernier bulletin d’information consistait justement en l’évocation de l’état actuel de la science. Il a battu en brèche l’attitude naïve qui consiste à croire que la connaissance scientifique est pure et son progrès linéaire et tranquille. On supposait jusqu’ici que seuls les enfants étaient victimes de cette illusion, mais non : combien d’adultes se sont étonnés bruyamment, en 2020, du fait que tous les médecins ne soient pas d’accord entre eux ? A un phénomène aussi complexe que celui des épidémies, on voulait une réponse simple ; devant un virus nouveau et inconnu, une analyse univoque et définitive. L’un des plus grands mérites du Professeur Raoult est de rappeler que le processus d’acquisition de la connaissance scientifique est laborieux, et d’autant plus laborieux qu’il est impur.

Il a rappelé en effet comment la démarche de la science est d’abord freinée par les habitudes culturelles, par les mentalités ancrées, qui font naturellement obstacle aux propositions qui les bousculent. Renoncer à la vérité d’hier et d’aujourd’hui pour entrer dans une nouvelle manière de voir est coûteux en énergie : il y faut du temps, ou bien que le jeu en vaille la chandelle ; on commence presque toujours par y résister.

Mais la science est aussi travaillée par les rivalités personnelles, institutionnelles, politiques : il y a là bien des intérêts de pouvoir et de carrière qui sont autant de biais dans le processus de production de la connaissance, comme dans la gestion de ses applications. Le Professeur Raoult pointe d’ailleurs, dans la gestion de la politique sanitaire, un problème de casting, observant qu’on n’a pas mis aux manettes les meilleurs spécialistes en matière d’infections respiratoires épidémiques. Et le plus béotien en la matière a malheureusement fort envie de le croire, s’il s’en rapporte à la médiocrité de certains membres du gouvernement que Macron a cru bon de nommer.

Mais ce n’est pas tout : la science doit encore compter avec les intérêts financiers. La figure du charlatan, qui sans scrupule vante ses drogues les moins efficaces pour s’enrichir, nous est familière, et celui-là, nous croyons sans peine qu’il existe. Seulement nous avons tendance à oublier que la charlatanerie, comme toutes choses de nos jours, d’artisanat a dû nécessairement passer à l’industrie. Elle en a, évidemment, les moyens : de gigantesques firmes pharmaceutiques ont désormais barre sur la recherche, sur les publications, sur les scientifiques qu’elles rémunèrent. La plupart d’entre nous cependant s’incline devant ces géants et s’interdit de soupçonner qu’ils puissent être animés par autre chose que la philanthropie. Mais si vous vous méfiez des garagistes, croirez-vous toujours les yeux fermés que l’industrie pharmaceutique, qui pèse plus lourd que les Etats, n’a jamais en tête que votre bien ?

Tandis que l’on s’acharne sans répit sur le Professeur Raoult, il semble qu’on détourne pudiquement les yeux de la liste des amendes faramineuses infligées pour fraude, corruption, voire charlatanerie aggravée, à ces mêmes géants pharmaceutiques qui nous ont fourgué leurs vaccins, qui pis est sur la base de contrats particulièrement opaques. Et on prête gentiment nos oreilles aux bons conseils de Mac Kinsey, achetés à prix d’or, sans nous inquiéter outre mesure du palmarès de ce cabinet de conseil américain qui, rappelons-le, a officié auprès de Perdue pour la diffusion de ses opioïdes, responsables de la mort de plusieurs centaines de milliers de patients aux Etats Unis ; Mac Kinsey a d’ailleurs préféré payer par avance la justice américaine pour qu’elle abandonne ses poursuites. En matière de conseils respectueux de l’éthique médicale, on repassera. Qu’il soit donc permis, à tout le moins, de poser la question des biais que pourraient induire les intérêts colossaux en jeu pour ces firmes dans nos politiques sanitaires, sans être aussitôt renvoyés au complotisme – ou à la paranoïa, argument en vogue aux beaux jours du soviétisme.

D’autres épidémies viendront

Car la seule voie que peut emprunter la science pour déjouer tous les biais qui la hantent, sans compter ses propres erreurs, c’est d’en appeler à la controverse, au débat contradictoire. Brandir sans cesse un consensus scientifique, le défendre comme un dogme religieux par la censure, les injures, les anathèmes jetés sans l’ombre d’une hésitation contre des scientifiques par ailleurs renommés comme les meilleurs du monde, c’est frapper à coup sûr la science de stérilité. C’est la démarche la moins scientifique, la moins raisonnable qui soit. Encore si, par un tel entêtement, un tel aveuglement, on ne risquait que de rétrograder dans notre capacité à produire de la connaissance pure : nous en serions quittes pour la honte. Mais les enjeux sont également tristement pratiques.

Il faudrait se demander pourquoi notre parc hospitalier est aujourd’hui matériellement et humainement si délabré : ceux qui étaient censés veiller à son bon fonctionnement ont dû s’égarer quelque part dans leurs petits calculs. Et la déconnexion qu’on commence à observer,  comme le rappelle le Professeur Raoult, entre la richesse d’un pays et l’espérance de vie de sa population, suggère que l’argent peut acheter la science, mais pas le progrès.

Quant à la gestion de la politique sanitaire, si certains spéculent sur les morts que le confinement et la vaccination auraient permis d’éviter, d’autres ont bien envie de demander compte des vies qui auraient pu être sauvées si l’on ne s’était pas entêtés dans un refus radical de tout soin précoce. Nous savons bien que d’autres épidémies viendront ; nous avons tous intérêt à ce qu’elles soient gérées du mieux possible. Il serait vraiment temps de mener, de la manière la plus transparente possible, une étude comparée des résultats des différentes politiques sanitaires adoptées dans le monde, comme une évaluation raisonnée et sincère du rapport entre le bénéfice et le risque des vaccins selon les classes d’âge, en regard de la véritable imputabilité des décès au coronavirus. Il serait plus intelligent et profitable à tous de réfléchir et débattre sans dogmatisme, plutôt que de censurer et d’ostraciser ceux qui se posent des questions parfaitement légitimes.

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Nous ne pouvons nous empêcher de penser ici au Malade imaginaire de Molière. Il s’y trouve une scène moins bouffonne que les autres, en l’espèce d’un débat argumenté entre Argan et son frère Béralde. Ce dernier fustige la faiblesse des hommes qui s’en laissent conter par de prétendus experts, qui nous font prendre “des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets” ; Argan est bien sûr piqué au vif, outré qu’on puisse porter le fer de la critique dans le corps de la faculté. Pour désamorcer sa colère, son frère l’invite à voir sur le sujet une comédie… de Molière. L’hypocondriaque déverse alors sa bile contre cet auteur impertinent ; et le voilà qui prône la censure, cependant que Béralde défend le droit à la satire. La mise en abyme est jouissive, d’autant que Molière jouait le rôle-titre, débitant à plaisir des injures adressées à lui-même. Mais le plus intéressant, c’est le lien que Molière établit entre le savoir véritable et la liberté d’expression. Seule la liberté de la critique peut nous permettre de distinguer entre les mots ronflants et les raisons solides, entre les promesses dans le vent et les effets véritables. Sans la liberté de la critique, nous restons éblouis par la profession des bonnes intentions ; mais les pires des tyrans ont toujours su en afficher.

Nous avons un besoin urgent de retrouver le respect de la liberté d’expression – et dans tous les domaines où il est urgent d’user de sa raison : Montaigne n’était pas médecin, qui invitait chacun à frotter sa cervelle contre celle d’autrui. Seul le risque d’un débat sincère et contradictoire peut nous donner une chance de démêler les meilleures solutions à tous les problèmes qui se posent à nous. Les maux dont souffre la science sont sans doute les mêmes que ceux dont la politique et toute la société sont empêtrés : ceux qui sont incapables d’incarner une autorité naturelle versent dans l’intimidation, la censure et l’occultation des faits, le parti pris et la malhonnêteté intellectuelle, au profit d’une bonne conscience paresseuse et des chasses gardées.

Si le Professeur Raoult n’avait fait qu’incarner la liberté indispensable à l’esprit scientifique, nous lui devrions déjà beaucoup. Le président Macron au soir du second tour, dans la prose exaltée et creuse dont il nous gratifie trop souvent, a voulu lui aussi placer son quinquennat sous les auspices de la raison et la science : mais s’il n’œuvre pas pour rétablir dans ses droits fondamentaux une saine liberté d’expression et de critique, s’il persiste à favoriser la vindicte plutôt que le débat, à griser ses fans de promesses en se moquant des effets, à laisser s’installer tranquillement les pratiques de censure au nom d’un bien autoproclamé, il n’aura rien fait pour la science ni la raison en général, ni pour la France en particulier.


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est professeur de lettres dans un lycée de province.

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