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Moreno, drame de la parité

L'éditorial de janvier

Moreno, drame de la parité
Elisabeth Moreno à Caen, 15 décembre 2021 © Laurent Vu/SIPA

L’éditorial d’Elisabeth Lévy


On n’arrête pas le progressisme. J’ai découvert il y a peu, au hasard d’un débat parlementaire dont je me fadais la retransmission, car je ne recule devant rien pour vous informer, que le gouvernement français comportait une ministre « en charge des questions LGBTQIA+ ». C’est ainsi qu’Élisabeth Moreno, officiellement ministre déléguée chargée de « l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances », s’est présentée aux députés, ajoutant que l’action du gouvernement était guidée par « la volonté de tisser la toile d’une société plus protectrice ». Je l’avoue, cette toile, qui évoque furieusement celle des araignées ligotant le moucheron avant de la dévorer, m’a fichu une peur bleue. À part ça, j’aimerais savoir qui s’occupe des droits des plantes, des pierres et des animaux mais je m’égare.

Madame Moreno n’est pas seulement la ministre des droits, ce serait trop modeste, elle est la ministre du « droit aux droits », intransitivité au carré imaginée par Muray. Autrement dit, elle se comporte comme l’ambassadrice auprès du gouvernement des minorités hargneuses qui réclament à cor et à cri que leurs souffrances intimes et leurs désirs impérieux fassent l’objet d’une reconnaissance institutionnelle et des réparations afférentes. Ainsi, il ne suffit pas que la loi autorise les adultes à changer de sexe, il faut aussi que ce changement soit érigé en norme anthropologique. En effet, pas question de considérer que la discordance entre le sexe de naissance et le genre « ressenti » (ce qu’on appelait autrefois la dysphorie de genre) relève d’une exception pathologique, ce serait stigmatisant (s’il y a souffrance, c’est peut-être qu’il y a maladie, non ?).

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Pas de jaloux, Élisabeth Moreno coche toutes les cases, se bat sur tous les fronts : elle est « personnellement » favorable à la GPA, dont Emmanuel Macron a promis que lui, président, elle ne serait jamais légalisée. Elle défend, toujours contre l’avis du patron, l’allongement à quatorze semaines du délai légal pour l’IVG. Elle veut imposer des quotas de femmes (et bientôt, on suppose, de représentants de la diversité) dans les instances dirigeantes des entreprises. Enfin, preuve de son âme immaculée, elle a jugé « abjecte » la une de Causeur sur le Grand Remplacement et s’est félicitée que la Dilcrah [1] l’ait signalée au procureur de la République, qui ne semble pas, à ce jour, s’en être spécialement ému.

Les Français qui n’avaient pas l’heur de connaître cette pétulante ministre (si ça se trouve, tous ne vivent pas les yeux rivés sur Twitter) ont pu combler cette lacune le 16 décembre grâce à « Face à Baba », l’émission dans laquelle Cyril Hanouna recevait Éric Zemmour en majesté. La ministre, que l’animateur appelle Élisabeth, avait absolument tenu à faire partie des contradicteurs opposés au candidat – ce qui a encore, paraît-il, encoléré le président.

Peut-être manqué-je d’objectivité, mais j’avoue avoir pensé qu’en dépit de son bon cœur ou peut-être à cause de lui, elle n’était pas vraiment au niveau. Toute cette compassion finit par empêcher de penser. Ainsi, face à un Zemmour évoquant le lobby LGBT, elle a répété plusieurs fois que ce lobby n’existait pas, visiblement incapable de comprendre la distinction entre la sexualité comme élément de la vie concrète et la sexualité comme support d’une identité politique.

C’est un échange houleux sur les « enfants transgenres » qui lui a finalement permis d’exposer sa philosophie. Alors que Zemmour affirmait, à raison me semble-t-il, qu’un enfant n’a pas à changer de sexe, elle s’est exclamée : « Les gens sont ce qu’ils ressentent ! » Cette sacralisation de la subjectivité individuelle, qui poussée à sa limite interdit l’existence même d’une collectivité, est le cœur caché de l’idéologie woke : chacun est ce qui lui plaît, tout le monde étant prié d’afficher le plus grand respect pour les bizarreries individuelles.

Le président a tort de s’énerver : avec Moreno, qui comme Christiane Taubira, quoique dans un registre moins littéraire, incarne le wokisme chic, on assiste à l’externalisation du « en même temps ». À lui, la lutte contre le séparatisme, à elle l’encouragement à toutes les sécessions sociétales.

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Reste un point qui me chiffonne. Madame Moreno a cité, en s’étranglant de rage, un passage du dernier livre de Zemmour où il affirme que, « dans les sociétés traditionnelles, les femmes sont le but et le butin ». Selon elle, ce propos objective les femmes et revient peu ou prou à approuver les violeurs et autres cogneurs. Bien entendu, il ne s’agit nullement chez Zemmour d’une affirmation normative, mais d’une analyse des représentations et des imaginaires. Il se trouve que la prédation légalisée a heureusement et depuis longtemps disparu de nos sociétés. Cependant, jusque-là, les jeux de l’amour et de la séduction avaient conservé l’empreinte inconsciente de cet antique partage des rôles auquel nul n’est contraint de se conformer : il y a des femmes chasseresses et c’est très bien.

Que, dans le registre des fantasmes et des imaginaires, la femme reste souvent la proie et l’homme le chasseur ne signifie évidemment pas qu’il ait le droit de la contraindre, mais que c’est elle qui est précieuse, de sorte que, pour la conquérir, il ne faut plus faire usage de la force mais déployer des trésors de gracieusetés. Les hommes ne chassent plus avec leurs poings ou leurs fusils, mais à coups de bouquets de fleurs et de déclarations langoureuses. Dans ces conditions, j’avoue, au risque d’être ligotée pour mon bien dans une toile protectrice : entre adultes consentants, il est bien agréable d’être le but et le butin.


[1] Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT.

Janvier 2022 - Causeur #97

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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