Cours de morale : passe ton bac d’abord!

Cours de morale : passe ton bac d’abord!

najat vallaud cours morale

Au grand jour de la rentrée scolaire, les parents pensent à remplir les poches de leurs enfants de collations suffisantes pour tenir jusqu’au soir tandis que les instituteurs se chargent de forger le cerveau de ces chères têtes blondes. Avec des maths et du français, mais aussi avec des cours de « sensibilité ». Vincent Peillon l’avait annoncé, l’écolier d’aujourd’hui doit être intégré à un « parcours citoyen » tout au long de son cursus, concrétisé par l’enseignement de « culture morale et civique » censé « amener les élèves à devenir des citoyens responsables et libres ». Voilà qui est fait, à raison d’une heure spécifique par semaine pour les primaires et tous les quinze jours pour les secondaires, notre futur citoyen, suivra quatre volets d’apprentissage: un normatif (culture de la règle et du droit) ; un cognitif (culture du jugement) ; un pratique (culture de l’engagement) et la pierre angulaire de l’ensemble : le volet « sensible ». Si les trois premiers objets d’étude nous semblent tout à fait adaptés à un cours de morale civique, le dernier sujet, la sensibilité, nous laisse dubitatifs.

Pour mieux comprendre de quoi il s’agit, nous avons lu la synthèse du Conseil Supérieur des Programmes sur le projet d’Enseignement National et Physique. Voilà ce qu’il y est dit, sous la rubrique « sensibilité »: « Il n’y a pas de conscience morale qui ne s’émeuve, ne s’enthousiasme ou ne s’indigne. Mais cette sensibilité doit s’éduquer et appelle le retour réflexif sur les expressions premières des émotions et des sentiments, l’élucidation de leurs motifs ou leurs mobiles, leur identification, leur mise en mots et leur discussion. »

Cette belle tirade lyrique n’a que le contenu pompeux et creux qu’elle mérite. En résumé, le ministère explique qu’il faut « éduquer la sensibilité des élèves ». C’est-à-dire, si l’on en croit la définition du petit Larousse, éduquer « l’aptitude à s’émouvoir, à éprouver des sentiments d’humanité, de compassion, de tendresse pour autrui ». L’instituteur n’est plus seulement là pour transmettre les fondamentaux (ce qui serait déjà pas mal) à ses élèves mais aussi pour lui inculquer ce qu’il doit ou non ressentir. Bien sûr, on ne peut s’empêcher de penser aux fameux « Moi,  M’dam, je pense qu’ils ont eu raison » exprimés par de jeunes écoliers à la suite de l’attentat contre Charlie Hebdo. Et le ministère de vouloir empêcher que de telles interventions se renouvellent. Mais est-ce vraiment par un travail sur la sensibilité que l’enseignant y parviendra ?  « Mais non mon enfant, tu aurais dû pleurer, ce qui s’est passé est très triste ».

Un petit tableau concocté par la rue de Grenelle donne les lignes de conduite de l’apprentissage de la sensibilité. Pour appliquer le volet « être capable de nommer ses émotions », le ministère propose des exercices sur le racisme (avec des supports créés par des fondations et associations agréées , rassurez-vous !). De morale, le programme scolaire risque de virer au moralisant, voire au psychologisant. Avec un « Dis-moi ce que tu ressens, je te dirais qui tu es » sacrément prometteur. Aux dernières nouvelles, le Code pénal n’interdit pourtant pas de ressentir de la haine ou de la colère…

Autre point au programme : « Être capable d’exprimer en les contrôlant ses émotions ». Pour se faire, le Ministère recommande de passer par « le soin » : Par exemple « prendre conscience de son corps à travers la danse ».  Là, c’est sûr, on pourra dire que le ministère a tout essayé pour ne plus avoir de petits rebelles au sein de notre société.

Il n’aurait pas été compliqué  de raccrocher à « la sensibilité » des thèmes d’étude classique en suivant le cours des Rêveries d’un Rousseau, par exemple, ou en se plongeant dans les Mémoires d’enfance de Chateaubriand. Malheureusement, on préfère à la lecture des classiques « sensibiliser l’enfant à la sensibilité » (sic).

Sur le blog du Monde, un professeur s’interroge: comment évaluer nos étudiants ? Va-t-on les coller devant Bambi et contrôler le nombre de leurs larmes ? Les larmes sèches seraient moins bien notées que les chaudes larmes ? Le ministère n’a pas prévu de grilles de notation mais on n’est plus à une approximation près.

Si au moins, nos élèves étaient brillants et qu’il n’y avait plus que leur sensibilité à  « éduquer ». Mais l’école d’aujourd’hui n’en est pas là. Plutôt que de soigner nos consciences, de dicter l’heure des « soins » et des  « larmes », qu’elle enseigne l’ABCD tout court. Que nos élèves passent leur bac d’abord ! Pour la sensibilité, on repassera.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00722069_000001.


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est journaliste à Causeur

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