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Quinze ans de perdus

Quinze ans de perdus

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« Pfff, Hitler, il a pas fini le boulot, M’sieur ! » Cette remarque d’un gamin de 15 ans, je m’en souviens comme si c’était hier. Pourtant, ce n’était pas hier, c’était en 1998, lors de mon premier cours sur l’histoire de la Shoah. Ce fut une gifle, la première d’une litanie qui s’est poursuivie jusqu’à hier – en réalité, il y a un mois, le 8 janvier précisément. Au lendemain de l’attentat contre Charlie, une autre gamine m’a dit très posément : « J’en ai marre de ces gens qui renient leurs origines et veulent s’intégrer dans votre République. » Dix-sept ans se sont écoulés entre les deux propos et les deux élèves. Pendant toutes ces années, ceux qui tentaient d’alerter sur la pénétration croissante, dans la jeunesse des « quartiers », de l’antisémitisme, de la haine de la France, du complotisme et de l’islamisme radical, ont été ignorés, considérés comme paranos, voire suspectés de nourrir des intentions douteuses et des préjugés stigmatisants. Certains beaux esprits qui voulaient résolument ne pas voir et empêcher quiconque de voir se rassuraient en répétant que ces idées déplorables – évidemment produites par la relégation sociale – étaient tout à fait minoritaires. Minoritaires, la belle affaire ! Encore heureux ! Parce que, tout de même, depuis 2006, 28 personnes ont été tuées par des Français, nés, grandis et radicalisés en France, tous passés par l’école de la République et tous formatés par ces idées minoritaires. Imaginez le carnage si elles étaient majoritaires.[access capability=”lire_inedits”]

Après le massacre de Charlie Hebdo, et, surtout, face aux fractures qu’il a mises en lumière, il faut avoir des œillères pour continuer à ne pas voir. Certes, il y aura toujours des professeurs pour expliquer qu’ils sont coupables (et nous avec eux) d’avoir fabriqué des assassins. Mais même le ministère de l’Éducation nationale a dû admettre, après avoir tenté de minimiser, qu’un nombre non négligeable d’élèves avaient approuvé l’attentat, contesté sa réalité ou perturbé les hommages. Plus que le crime lui-même, c’est l’affaire de la minute de silence qui en a dessillé (et affolé) beaucoup. Comment !? Que se passe-t-il ? De jeunes Français n’adhèrent pas à nos valeurs fondamentales ? On tue des journalistes parce qu’ils dessinent et des jeunes comprennent, justifient ou admirent ? Mais c’est impossible, on est où, là !?

On est où ? En France, pardi ! Enfin, dans une France que vous ne connaissez pas et que, depuis quinze ans, moi et quelques autres avons essayé, en vain, de vous montrer. Des livres paraissaient, que vous n’avez pas lus. Elle vous semblait si loin cette France, 10 kilomètres à vol d’oiseau. Bien des choses ont été dites et écrites, bien des problèmes dénoncés. En octobre 2002, la parution des Territoires perdus de la République était accueillie par une indifférence teintée de réprobation. Les grands organes et les grandes voix de la presse de gauche optèrent soit pour le silence, soit pour la démolition en règle, jugeant le livre stigmatisant, raciste, parano – la panoplie des épithètes n’a guère varié. À la notable exception du Nouvel Obs qui réalisa une bonne enquête sur les phénomènes que nous observions. Laquelle n’eut pas le moindre écho. Dans les salles des profs, les auteurs du livre étaient regardés de travers, comme des voyous qui auraient enfreint l’omerta. Lors d’une réunion syndicale, un « camarade » pointa vers moi un doigt accusateur avant d’affirmer avec assurance : « Nos élèves ne peuvent pas être antisémites !!!» Ha ! bon, peut-être existait-il un vaccin contre l’antisémitisme ? Certains de mes élèves avaient visiblement échappé à la piqûre. Ma principale me convoqua dans son bureau : « Monsieur, autant vous dire que je ne vois pas la même chose que vous ! » Tu m’étonnes… Tu ne sors jamais de ton bureau… Le Monde m’interviewa. Sans contester la réalité de l’antisémitisme que je décrivais, la journaliste prit soin d’interroger une collègue qui officiait dans un collège situé dans la même ville, à 500 mètres du mien, et qui, elle, n’observait rien de tel. L’article précisait que j’étais juif. En l’absence d’une mention comparable pour ma collègue, j’en conclus qu’elle devait être « normale ». Un parano, vous dis-je…

En 2008, j’enfonçais le clou en sortant Tableau noir, la défaite de l’école, un rapide succès auprès de ma mère et de ma sœur. J’y racontais que certains de mes élèves se battent avec 500 mots de vocabulaire et sont pratiquement incapables d’abstraction et de pensée articulée. Leur misère intellectuelle vertigineuse les empêchant de comprendre et de penser le monde dans lequel ils vivaient, ces pauvres gosses s’en inventaient un en noir et blanc, peuplé de gentils et de méchants, souvent désignés par les gourous du moment, rappeurs ou illuminés divers. Internet faisait déjà des ravages chez des adolescents incapables de hiérarchiser ou de classer des informations. Christian Bonrepaux, du  Monde des livres, eut l’amabilité de lire la quatrième de couverture et la table des matières de mon livre avant d’en faire la recension. « On peut évidemment trouver un exemple de chaque cas que décrit Iannis Roder », concédait-il, avant de conclure à ma « vision catastrophiste ». En somme, je cassais l’ambiance.

Il y eut encore, en mars 2012, après l’équipée sanglante de Merah, cette minute de silence bafouée, déjà, par les mêmes qui, trois ans après, ne seraient pas Charlie. Mais non…, rien, à peine quelques articles provoquant les répliques habituelles sur des incidents isolés montés en épingle par quelques réacs.

Comment expliquer cette obstination dans l’aveuglement ? Croyait-on échapper au réel en refusant de le nommer ? Le plus tragique, c’est qu’il aura fallu que des journalistes soient tués, des journalistes un peu anars, beaucoup de gauche, vraiment marrants et super sympas, pour qu’on accepte enfin, comme le suggérait Péguy, de « voir ce que l’on voit ». Pourtant, avant ce 7 janvier 2015, le fanatisme islamiste avait déjà tué – des militaires et des juifs. Il y aurait, clamait-on alors, « un avant et un après Merah » ! Cette fois, on avait compris, ce serait tolérance zéro pour les propagateurs de haine. En réalité, il n’y eut pas d’après-Merah. Pas de manifestation monstre, pas de réflexion de fond, pas d’analyse lucide de la situation – qui aurait été trop anxiogène. On sentait aussi une sorte d’embarras devant ces victimes, comme si  on n’avait pas été capable d’établir un lien clair entre l’assassinat des soldats et celui des enfants juifs et de leur père. Certains se demandèrent innocemment : « Pourquoi les soldats ?» C’est vrai, que le terrorisme islamique s’en prenne aux juifs, on a l’habitude, mais ces soldats, ils n’avaient rien fait. Pourquoi les coiffeurs… ? Les vieilles blagues ont la vie dure. Pour qui cherche à comprendre l’idéologie des assassins, le lien entre tous ces crimes est évident : les soldats et les policiers représentent l’État impie et honni et, quand ils sont musulmans (ou qu’ils ont l’air de l’être), ce sont des traîtres. Charlie, c’est encore la France et ce qu’elle a de plus détestable pour les fanatiques, son esprit libre et libertaire, son anticléricalisme moqueur.

En attendant, ces deux épisodes sanglants se sont achevés par l’assassinat de juifs, dont trois, à Toulouse, avaient moins de 7 ans. Il serait temps d’admettre que ce choix a une signification et que, pour un certain islam, la haine des juifs est une seconde nature. Après Merah, on s’est empressé de l’oublier. Après Charlie, après Vincennes, nul ne dira plus qu’il ne le savait pas. À l’exception, bien sûr, des quelques imbéciles qui ont claironné que Coulibaly était entré par hasard dans un magasin cacher, et de prétendus intellectuels qui se sont fendus de tweets pour demander que les victimes de Vincennes ne soient pas désignées comme juives, parce qu’il ne fallait pas communautariser le crime – il faudrait arrêter de la ramener avec vos histoires de juifs. Mais, au sommet de l’État, on a parlé haut et fort : « Quand on tue un juif, on s’en prend à la République. » Et beaucoup de Français ont compris que le meurtre de juifs n’est pas une affaire de juifs. Ils ont découvert la logique criminelle, le fil qui relie les soldats, les policiers, Charlie, la France, la liberté, la République, les juifs, et qui n’est rien d’autre qu’une haine inextinguible du monde démocratique. Et ils commencent à chercher des explications.

On s’est alors souvenu de ces profs dont on avait vaguement entendu parler quelques années plus tôt. Ils racontaient le délitement des liens sociaux, la montée, dans certains espaces, des discours religieux, des propos homophobes, sexistes ou antisémites, la contestation grandissante des valeurs républicaines. Des réacs, des grincheux, adeptes étriqués du « c’était mieux avant ».

Nous nous étions habitués à ne pas être entendus, presque résignés au refus d’une partie notable de nos élites de voir le monde tel qu’il est. Et voilà, il y a eu Charlie. Et mon téléphone a sonné sans interruption. « Bonjour, c’est Europe 1…, LCI, BFM, La Cinq, Arte, France 2, RMC, France Inter, Le Monde, RTL, etc. ». Ils voulaient tous me recevoir. Soudainement, il était urgent d’entendre ce que je racontais depuis quinze ans. C’est qu’il y avait une « actu », et une sacrée « actu ». Et avant, la réalité, ce n’était pas de l’actu ?

Bien sûr, j’ai accepté. Je n’allais pas laisser passer cette occasion de dire à mes concitoyens ce qui se passe dans leur pays. Mais, au fond de moi, je suis triste et en colère. Triste qu’il ait fallu de tels drames pour qu’on nous écoute. En colère parce qu’il en faudra peut-être d’autres pour que certains sortent du déni de réalité et cessent de déresponsabiliser les jeunes « de banlieue » en les encourageant dans leur statut victimaire, comme s’ils étaient par nature incapables d’être des acteurs de leur vie. Finalement, ces discours qui assignent à ces gosses un statut fantasmé de colonisés sont néocolonialistes. Mes élèves méritent mieux.

Il faudra bien que nous nous demandions clairement comment nous allons aider ces gamins à se libérer de l’emprise du religieux. Toutes les réformes éducatives ou pédagogiques ne serviront à rien si la République ne donne pas aux professeurs les moyens – y compris intellectuels – de tenir une position ferme. Nous devons assumer notre histoire, et d’abord celle de nos XIXe et XXe siècles, rythmés par la lutte entre deux visions du monde qui nous a permis de délivrer notre organisation sociale et politique de conceptions archaïques. Nous devons mettre en avant les bienfaits de la sécularisation, et rappeler combien cette bataille républicaine fut violente. Au lieu de quoi nous avons peur de notre ombre, incapables de dire les choses de peur de « stigmatiser » ou « d’amalgamer ». Quand notre pays a renvoyé le catholicisme à la sphère privée, il ne s’est pas posé ces questions, et le corps enseignant était en première ligne. Aujourd’hui, parce qu’ils voient leurs élèves comme des victimes et qu’ils se vivent comme des privilégiés, des enseignants brident leur discours et, à force d’expliquer, finissent parfois par excuser des comportements inacceptables. Si nous voulons que notre pays avance, avec ces quartiers, avec ces gamins, c’est d’abord cette idéologie qu’il va falloir profondément changer.[/access]

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*Photo : LILIAN AUFFRET/SIPA . 00704370_000005.

Février 2015 #21

Article extrait du Magazine Causeur


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Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie, enseigne depuis 2000 en Seine-Saint-Denis.

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