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Guerre et paix à Donetsk

Guerre et paix à Donetsk
Dans les ruines de l'aéroport de Donetsk, Gilis et Denis, du bataillon Sparta, patrouillent sur la ligne de front à 1,5 km des positions ukrainiennes, septembre 2016.
Dans les ruines de l'aéroport de Donetsk, Gilis et Denis, du bataillon Sparta, patrouillent sur la ligne de front à 1,5 km des positions ukrainiennes, septembre 2016. João Bolan.

Une gigantesque statue de Lénine surplombe la place du même nom. Nous sommes au cœur de Donetsk, « capitale » de l’état autoproclamé dans la partie oriental du Donbass, à l’est de l’Ukraine, à seulement vingt minutes en voiture de la ligne de front et des immeubles réduits en miettes par les bombardements. À l’heure où Kiev amorce sa « dé-communisation », effaçant tous les stigmates de l’URSS, noms des rues et statues, Donetsk les arbore fièrement. Le russe, déjà parlé majoritairement dans l’oblast (département) avant les combats, est devenu la langue officielle sous l’impulsion du nouveau gouvernement.

Entre la Russie et l’Ukraine, la petite RPD (République populaire de Donetsk), jadis la plus « russe » des provinces ukrainiennes, s’est séparée de Kiev, et depuis, elle est en guerre contre son ancien gouvernement. C’est dans ce climat martial que le nouvel état tente de forger ses institutions et sa propre identité. Tournant le dos à l’Ukraine en essayant d’oublier un quart de siècle de destin commun, Donetsk embrasse la Russie avec enthousiasme tout en s’en démarquant. Ni ukrainien ni tout à fait russe, l’ancien oblast se rêve en nation.

À la très dangereuse périphérie de la ville, en cette fin septembre 2016, les snipers tirent, les obus tombent et l’école 21 accueille les élèves du primaire au lycée. Dans l’établissement, on n’enseigne plus l’histoire ni la langue ukrainiennes. Inna, envoyée du ministère de l’Éducation local, guide une visite officielle de l’école. La quinquagénaire au visage encadré par un carré court a revêtu une tenue bariolée pour l’occasion. Notre petite délégation est accueillie en grandes pompes par le directeur de l’école autour d’un petit déjeuner « à la russe ». Au même moment, au dernier étage du bâtiment, une femme s’affaire à changer une fenêtre explosée par les récents bombardements. La pièce où elle bricole a été transformée en remise, des piles de livres y sont entassées. « Ce sont les anciens livres d’éducation, explique Inna. On les a remplacés par de nouveaux manuels d’histoire russe. » Pour ces enfants de huit ans, qui apprennent en cours de patriotisme les symboles du nouvel état, la rupture avec Kiev est nette. Dans cette démarche éducative, l’enseignement de l’histoire russe est enrichi par des éléments locaux. On y célèbre les héros de la RPD tombés au combat depuis 2014. Les petits élèves apprennent également leur nouvel hymne (où on chante la richesse minière du Donbass), ainsi que[access capability=”lire_inedits”] la fidélité au nouveau drapeau, dont les trois couleurs ne sont pas sans rappeler celles de la Russie, à ceci près que le noir s’est substitué au blanc.

« Avec l’embargo nous sommes obligés de recourir à la production locale »

En flânant sur le boulevard Shevchenka, qui relie le square Lénine à la rivière Kalmious, à quelques mètres de l’hôtel Ramada, QG de la presse étrangère, une enseigne attire l’œil : le Don Mac. Elle rappelle curieusement celle de McDo et ce n’est pas un hasard ! Le restaurant est en fait un ersatz – ou une contrefaçon !

Fleuron de la nouvelle économie de Donetsk, la chaîne de fast-food est née de la guerre qui a fait fuir les grandes multinationales et avec elles le roi du burger. Pour Julia, fondatrice et propriétaire de Don Mac, cette ressemblance est volontaire et assumée : elle ne s’est pas seulement inspirée de l’enseigne américaine, elle l’a nationalisée. La chaîne locale s’est approprié la double arche dorée, logo de McDo, l’accommodant aux couleurs nationales. Le drapeau RPD qui flotte au-dessus du parking complète le tableau. Quant aux sandwichs les plus célèbres du monde, il ne faut surtout pas y toucher ! « Le but est de proposer des recettes au goût proche de celles de McDonald’s, dont les habitants de la ville étaient privés à cause de la guerre », explique Julia. Depuis que le conflit a éclaté, elle déploie des trésors d’ingéniosité pour trouver les aliments auparavant acheminés d’Ukraine. « Pour la viande surtout c’est inenvisageable. Les camions sont bloqués pendant plusieurs jours aux checkpoints frontaliers, précise la jeune chef d’entreprise. Avec l’embargo nous sommes obligés de recourir à la production locale. » Le Coca-Cola distribué par McDonald’s est remplacé par de la limonade et du mojito sans alcool.

« Nous avons voulu que cet endroit soit familial, poursuit Julia. Une partie des recettes de Don Mac est reversée aux orphelins de guerre. » L’incessant défilé de clients – des élèves, des couples et de familles – confirme la popularité du lieu. Les prix sont un peu plus élevés que la moyenne à Donetsk. Mais cela ne dérange pas Tatiana, jeune tatou-artiste et mère de famille, qui précise, enthousiaste : « J’ai mangé un cheeseburger chez McDo à Moscou la semaine dernière, la viande est meilleure ici ! » Pour Julia, Tatiana et les autres citoyens-clients de Donetsk, adopter l’un des symboles les plus forts de l’identité américaine et de la mondialisation ne pose pas de problème, sinon purement logistique. Le « made in Donetsk » est une réponse pratique à un défi pratique et non pas un projet idéologique. À Donetsk, même l’indépendance ne change pas la réalité : peu importe sa couleur, un « Big Mac » est un « Big Mac ». Reste que le fait qu’une entreprise locale puisse copier impunément un géant mondial comme McDonald’s – ce qui lui vaudrait ailleurs un procès sans grand suspense – témoigne paradoxalement de l’isolement de ce vrai-faux pays.

Cependant, dans d’autres domaines la rupture avec Kiev « l’occidentale » est plus tranchée. C’est notamment le cas dans le système bancaire. Les établissements financiers présents avant la sécession ont cessé de fonctionner, entraînant la création d’officines clandestines aux taux d’intérêts exorbitants. Face à ce phénomène, le gouvernement a créé la Banque centrale de Donetsk. À présent, seuls les virements locaux ou en provenance de la Russie sont possibles, ce qui met fin aux virements en provenance de Kiev. Notamment ceux des pensions et salaires des fonctionnaires résidents du territoire indépendantiste. Pour toucher cet argent, ils doivent quitter Donetsk et s’installer côté ukrainien. Une brique de plus sur le mur entre Kiev et son ancienne province.

« Ma motivation c’est de protéger ma patrie »

Dans les passages souterrains qui, comme dans de nombreuses villes d’Europe de l’Est, permettent de traverser le boulevard Shevchenka, de petits commerces vendent des cigarettes, des snacks et des souvenirs. On peut s’y procurer aussi bien des tee-shirts à l’effigie de Poutine que des mugs et autres objets décoratifs aux couleurs de Donetsk. Le mélange de patriotisme local et russe est omniprésent dans la ville. Les longues artères de la capitale sont encadrées de panneaux à l’esthétique « réaliste socialiste ». L’ouvrier russe avec son marteau a été remplacé par le mineur et sa pioche. D’autres affiches célèbrent « Le Donbass heureux de son indépendance » aux côtés de photos du président Zakhartchenko.

Dans l’aéroport dévasté Serge-Prokofiev, les soldats du bataillon Sparta gardent les portes de la ville. Leur commandant, Motorola, assassiné le 16 octobre dernier dans son immeuble, est aujourd’hui le plus célèbre au panthéon des héros nationaux. À l’instar de Denis, à peine la vingtaine, tous déclarent avoir rejoint l’armée par conviction, pour « protéger leur patrie, leur ville » ! Cette motivation est confortée par le gouvernement qui rémunère généreusement ses soldats. Quand, à Donetsk, le salaire moyen est d’environ 6 000 roubles, les soldats au front en gagnent près de 15 000.

Tous les combattants ne sont pas du Donbass, des étrangers, comme Erwan Castel, sont venus les épauler. Le quinquagénaire français, ancien militaire, raconte lors d’une promenade qu’il a « posé sa démission à Kigali ». Il a été un temps guide de forêt en Guyane, avant de venir « offrir son aide à la population du Donbass ». Durant un an, il a pris les armes à leurs côtés pour protéger l’indépendance. Si l’ancien soldat se dit « coincé à Donetsk » après s’être fait voler son passeport, d’autres étrangers ont choisi de s’y installer. Certains ont même fondé une famille. Malgré la guerre, il fait bon vivre à Donetsk, selon Christelle Néant, une Française qui fait de la « ré-information » au sein de l’agence de presse d’état, DONi Press. « La population est adorable ! Les habitants ont un cœur grand comme la Russie ! » En ville, il y a de nombreux parcs autour de la rivière. Dans ces lieux bercés par la nature, seul le grondement des bombardements qui, en fin de journée, laissent une odeur de poudre dans toute la ville, rappelle que les combats se poursuivent, perturbant l’apparente normalité des joggeurs.

Boris, aumônier auprès de l’armée, est un ancien pope du clergé de Moscou qui a quitté son sacerdoce en 2013. « Je ne célèbre plus de messe, je ne suis plus officiellement prêtre mais j’accompagne spirituellement les soldats », explique-t-il. Âgé d’une soixantaine d’années, il reçoit ses visiteurs en uniforme du front. Il a rangé ses aubes dans une penderie, derrière les nombreuses icones qui décorent ses murs. Au milieu des saints qui le regardent travailler, on reconnaît la famille Romanov et un portrait presque grandeur nature de Nicolas II. Ce qui ne l’empêche pas d’assumer sa nostalgie soviétique. « Je ne sépare pas dans mon esprit la Russie de l’Ukraine car elles ne formaient qu’un pays sous l’URSS. C’est quand l’URSS s’est dissoute que le bazar a commencé ! » Lorsqu’il était pope, il a toujours, raconte-t-il, enseigné l’amour de leur terre natale à ses élèves. « Mon travail à présent en tant que chapelain, est de sauver l’âme des combattants qui sont confrontés à la mort. Le but de la religion est d’éviter qu’ils deviennent fous de culpabilité. » Il faut, poursuit-il d’une voix grave, « défendre sa terre natale contre ses ennemis, en l’occurrence Kiev ». Chez lui, l’amour de la grande patrie est tout à fait compatible avec le culte de la petite, son « pays » : Donetsk.

Aux périphéries de la ville les gens veulent juste survivre

Mykhitikva est un village situé à la frontière entre l’Ukraine et la RPD. Ses habitants sont donc littéralement pris entre deux feux. Il n’y a parfois que 300 mètres entre les deux camps. Certaines familles comme celle de Nicolaï et Svetlana ont été bombardées neuf fois en deux ans. « On a eu de la chance, les obus sont toujours tombés dans le jardin jusqu’à présent », raconte-t-elle. Dans sa cuisine, une chaîne de télévision russe diffuse les images d’un meeting de Donald Trump. Svetlana aime bien le milliardaire, « il est ami avec Poutine et le soutient ». Plus les civils sont proches de la ligne de front, plus leurs opinions politiques semblent brouillées. Ni pour ni contre le gouvernement sécessionniste, la famille n’aspire qu’« à vivre en paix, sans les soldats aux alentours ». Nous lui demandons si elle souhaite réintégrer l’Ukraine. « Comment voulez-vous que nous vivions comme si de rien n’était dans un pays qui nous bombarde ? » répond-elle les yeux dans le vague. La foi des citoyens reste forte malgré leur grande précarité. Des icônes de saint Nicolas sont placardées aux fenêtres de Svetlana et au mur de sa voisine Lioubia, qui vit avec son mari handicapé dans des conditions misérables. Des chatons abandonnés errent entre les maisons de ce hameau, près du checkpoint RPD. Pour la sécurité de son petit-fils qui habite sous son toit, Svetlana a depuis déménagé avec lui dans un autre village. Son époux est resté chez eux, pour éviter que la maison ne soit réquisitionnée. « On reviendra début janvier pour l’anniversaire de Nicolaï et le Nouvel An, on fera une fête ! » Au fil des offensives et des violations des accords de Minsk, la population de la jeune République écrit son Histoire.

« L’expression du patriotisme est la force de l’état »

De retour dans le centre de Donetsk, à deux pas du square Lénine, un curieux édifice en forme de moto accueille, au sous-sol, de jeunes soldats et citoyens de tous bords. Trois salles en enfilade proposent différentes ambiances aux clients. On peut boire un verre dans la première en écoutant un concert de rock. Un homme mince en treillis est accoudé au bar. Il s’appelle Vadim et combat sur une ligne de front de la banlieue proche de Donetsk. Il s’est engagé volontairement aux côtés de l’armée RPD. « Je suis arrivé de Moscou la semaine dernière ! » nous précise-t-il entre deux vodkas. Le Russe esquisse quelques pas de danse avec une mère et son enfant. L’alcool coule à flots et la pièce suivante, le fumoir, est comble. Une dizaine de personnes se serrent derrière un comptoir sur lequel des carabines à air comprimé sont posées. « On peut même shooter Hitler, si on veut ! » glisse le chargé d’animation. Au fond du stand de tir, de vieux casques soviétiques posés sur différents types d’armes encadrent les ballons et cannettes à faire tomber. À côté, un petit portrait de Staline est collé au mur.

Pour entendre des voix dissonantes, il faut se tourner vers la scène musicale de la ville. Nostalgique des grands tubes ukrainiens, Violetta, 19 ans, a fondé son groupe de musique pop-rock avec des amis. Ils ont joué récemment dans un bar. « C’était le premier concert de musique ukrainienne depuis la guerre », raconte-t-elle. Une petite centaine de personnes sont venues y assister, « il y avait même des soldats… ils n’ont rien dit ! » Elle a reçu de nombreux mails pour savoir quand serait la prochaine prestation du groupe. « La musique ukrainienne manque aux gens ! » affirme Violetta. Tout en précisant que « Donetsk n’a jamais été le berceau de la culture ukrainienne ». La jeune chanteuse ajoute tout de suite que sa famille reste attachée à son ancien pays : « Nous suivons toujours certaines de nos traditions comme le Svyatki et les Kolyadki (chants de Noël). Nous mangeons du borshch, aussi. Même si ces rituels ne sont pas aussi colorés qu’à l’Ouest ! »

En revanche, pour Nikolaï, membre du groupe nationaliste Debosh, « l’expression du patriotisme est la force de l’état ». Le rockeur d’une trentaine d’années n’a pas pris les armes avec Sparta. Il estime qu’il est « plus puissant avec sa musique qu’avec une arme ». Nikolaï ne comprend pas que certaines personnes puissent encore se sentir proche de l’Ukraine et soutenir l’armée de Kiev. « Je voudrais qu’ils viennent ici et habitent dans le district d’Oktyabrsky [fréquemment bombardé]», dit-il, choqué. Nikolaï se considère comme « un soviet » patriote et trouve « plus que positif, incroyable ! » les cours de patriotisme proposés à l’école aux enfants. Le citoyen de Donetsk méprise le régime de Kiev, truffé, dit-il ouvertement, « d’alcooliques, de pédérastes et de criminels ». Il reprend, irrité : « Les gens ne veulent plus entendre parler l’ukrainien, ils subissent des bombardements tous les jours, comment auraient-ils envie d’entendre cette langue ? La séparation est une bonne chose. Que l’on soit indépendant ou rattaché à la Russie, l’important c’est que la culture russe soit restaurée. »

Pour le Nouvel An 2017, le troisième de la République populaire de Donetsk, le couvre-feu a été suspendu et un grand rassemblement a eu lieu place Lénine. Nataliya, étudiante à Kiev, était de retour dans sa ville natale : « Tout le monde était heureux de pouvoir faire la fête tard dans la rue, exceptionnellement. L’ambiance était très fraternelle ! Les adultes avaient des expressions de pure joie et les enfants riaient aux éclats ! On a pu oublier la guerre, le temps d’un soir. » En Ukraine, traditionnellement, on fait un vœu pour les 12 coups de minuit. Nataliya veut croire que tout le monde a fait le même : que ce conflit atroce cesse en 2017.

Photoreportage de João Bolan, avec l’aide d’Alexandra Gribenko.[/access]


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