Une gigantesque statue de Lénine surplombe la place du même nom. Nous sommes au cœur de Donetsk, « capitale » de l’état autoproclamé dans la partie oriental du Donbass, à l’est de l’Ukraine, à seulement vingt minutes en voiture de la ligne de front et des immeubles réduits en miettes par les bombardements. À l’heure où Kiev amorce sa « dé-communisation », effaçant tous les stigmates de l’URSS, noms des rues et statues, Donetsk les arbore fièrement. Le russe, déjà parlé majoritairement dans l’oblast (département) avant les combats, est devenu la langue officielle sous l’impulsion du nouveau gouvernement.

Entre la Russie et l’Ukraine, la petite RPD (République populaire de Donetsk), jadis la plus « russe » des provinces ukrainiennes, s’est séparée de Kiev, et depuis, elle est en guerre contre son ancien gouvernement. C’est dans ce climat martial que le nouvel état tente de forger ses institutions et sa propre identité. Tournant le dos à l’Ukraine en essayant d’oublier un quart de siècle de destin commun, Donetsk embrasse la Russie avec enthousiasme tout en s’en démarquant. Ni ukrainien ni tout à fait russe, l’ancien oblast se rêve en nation.

À la très dangereuse périphérie de la ville, en cette fin septembre 2016, les snipers tirent, les obus tombent et l’école 21 accueille les élèves du primaire au lycée. Dans l’établissement, on n’enseigne plus l’histoire ni la langue ukrainiennes. Inna, envoyée du ministère de l’Éducation local, guide une visite officielle de l’école. La quinquagénaire au visage encadré par un carré court a revêtu une tenue bariolée pour l’occasion. Notre petite délégation est accueillie en grandes pompes par le directeur de l’école autour d’un petit déjeuner « à la russe ». Au même moment, au dernier étage du bâtiment, une femme s’affaire à changer une fenêtre explosée par les récents bombardements. La pièce où elle bricole a été transformée en remise, des piles de livres y sont entassées. « Ce sont les anciens livres d’éducation, explique Inna. On les a remplacés par de nouveaux manuels d’histoire russe. » Pour ces enfants de huit ans, qui apprennent en cours de patriotisme les symboles du nouvel état, la rupture avec Kiev est nette. Dans cette démarche éducative, l’enseignement de l’histoire russe est enrichi par des éléments locaux. On y célèbre les héros de la RPD tombés au combat depuis 2014. Les petits élèves apprennent également leur nouvel hymne (où on chante la richesse minière du Donbass), ainsi que