Sipa. Numéro de reportage : AP21865378_000004.

Lauric Henneton est maître de conférences à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, il est l’auteur d’une Histoire religieuse des Etats-Unis (Flammarion, 2012)

Causeur. Bernie Sanders d’un côté, Donald Trump de l’autre mettent à rude épreuve le système politique américain appuyé sur les deux grands partis, les Démocrates et les Républicains. La percée de ces deux électrons libres s’explique-elle par l’affaiblissement des deux machines politico-électorales ou par un changement radical de la base électorale ?      

Lauric Henneton. Il s’agit d’une profonde insatisfaction de nombreuses catégories d’électeurs vis-à-vis des machines électorales que représentent les grands partis, mais aussi d’une façon de faire de la politique. C’est donc une question institutionnelle – les partis tels qu’ils existent et fonctionnent ne me représentent pas – mais c’est aussi une question de style, de pratique : la politique telle qu’elle est pratiquée à Washington en particulier, est d’une inefficacité rare et d’une impopularité à l’avenant. Le Congrès américain est encore plus impopulaire que François Hollande, c’est dire ! La polarisation extrême, de plus en plus marquée depuis une vingtaine d’années, a fait beaucoup de mal à un système qui fonctionne en vase clos, brasse des fortunes considérables et ne semble fonctionner que pour les lobbys. Comment se retrouver dans cette politique qui ne fait pas vraiment rêver quand on a vingt ans (les « fans » de Bernie Sanders) ou quand on a l’impression que rien n’est fait pour garder les emplois aux Etats-Unis ou préserver une Amérique « éternelle » (les soutiens de Trump) ? Soutenir l’un comme l’autre est, en partie au moins, un grand coup de pied dans la fourmilière, mais ce n’est pas que négatif et nihiliste : dans le vote Sanders, il y a un véritable désir d’une façon de faire de la politique qui tranche réellement.

Depuis quelques années, la loi américaine permet aux entreprises de financer les campagnes des candidats. Or, ni Sanders ni Trump ne doivent leur succès à l’importance des sommes récoltées ou à de nouveaux modes de financement. Tout compte fait, la loi sur le financement a-t-elle un impact sur la campagne ?

Trump a notamment promis qu’il changerait le système actuel, ce qu’Obama a tenté de faire mais en vain. L’enseignement principal de la campagne jusqu’ici est qu’avoir le parti derrière soi, les réseaux et l’argent est certes nécessaire mais en aucun cas suffisant, comme le montre le cas de Jeb Bush mais dans une certaine mesure celui de Rubio et Cruz. Le fait que Sanders, qui répète ne pas vouloir de « Super PAC » (Ndlr : une structure de financement des candidats au budget astronomique), soit toujours en course est également très intéressant à ce titre, et c’est une raison de croire que la démocratie américaine n’est pas qu’une ploutocratie.        

Vous estimez que « le dénominateur commun des partisans de Trump est le sentiment de faire partie d’un monde de plus en plus marginalisé, d’une main d’œuvre vulnérable, d’une Amérique « éternelle » en déclin, inexorablement remplacée par une Amérique moins blanche, moins chrétienne, moins traditionnelle ». Les ressorts du succès de Donald Trump sont-ils donc assimilables à ceux du vote Front national ?

Les parallèles d’un pays à l’autre sont toujours périlleux, mais si l’on s’en tient aux motivations et à la sociologie du vote, qui est un élément objectif car chiffrable, on remarque certaines similitudesPour schématiser, les soutiens de Sanders sont des jeunes qui ont encore des illusions mais qui ont peur pour leur avenir, alors que ceux de Trump n’en ont plus depuis longtemps et ressentent un mélange volatile de peur, de colère et de nostalgie. Ceux de Sanders aspirent à remettre un système fou à l’endroit : ils sont plus diplômés que leurs parents mais craignent d’avoir un niveau de vie inférieur et une précarité bien plus grande (la dette des étudiants est une bombe à retardement qui inquiète au-delà des étudiants). Ceux de Trump sont animés par la peur d’une mondialisation et d’une immigration qui leur prendraient leur emploi, si ce n’est déjà fait, la colère à l’encontre d’un système ploutocratique qui se moque des « petits blancs », et la nostalgie d’une époque où les choses semblaient aller mieux, que ce soit vrai ou une illusion rétrospective. Ils s’opposent à la « Creative Class » (Richard Florida) urbaine et cosmopolite des grands centres urbains et des banlieues chics qui a porté Obama au pouvoir. Les électeurs de Trump sont généralement parmi les moins éduqués et leur revenus sont parmi les tranches les plus basses, il n’est pas surprenant qu’ils s’estiment plus vulnérables économiquement, et que cette insécurité se traduise également par une forme d’insécurité culturelle (Laurent Bouvet et Christophe Guilluy).

On a coutume de voir dans Trump et Sanders les deux faces d’une même médaille populiste. Compte tenu du retour de la croissance et de l’emploi, comment expliquer cette révolte du peuple contre ses élites ?

Le retour de la croissance et de l’emploi se fait un peu en trompe l’œil. Les données macroéconomiques cachent des situations très disparates et tout le monde n’est pas affecté de la même façon. Le fait que Trump fasse miroiter le retour des emplois délocalisés au Mexique ou en Chine depuis les années 1990 par la grâce du protectionnisme économique nous en dit long sur les préoccupations des gens qu’il touche, lesquels voient que, crise ou prospérité, démocrates ou républicains, leurs conditions de vie se dégradent, leur salaire stagne, au mieux. L’autre dimension n’est pas macroéconomique mais psychologique : pour reprendre un débat qui a longtemps agité la politique française, on a beau distinguer insécurité et sentiment d’insécurité, on a beau avancer des chiffres qui montrent que le sentiment d’insécurité ne repose pas sur une réalité statistique, on se heurtera toujours à la réalité perçue. Pire, dire à ceux qui voient ou ressentent de l’insécurité qu’ils pensent mal, qu’ils ont tort, voire que ce sont d’affreux fascistes aura sûrement tendance à les conforter dans le sentiment que les élites (de Paris, de Bruxelles ou de Washington) les méprisent. Dans certains cas, le sentiment d’insécurité (physique, économique, culturelle) reposent sur une réalité tangible, un vécu qui est systématisé. Dans d’autres cas, comme l’immigration mexicaine, on est dans le fantasme absolu. La réalité statistique, par exemple, c’est qu’il y a dorénavant plus de Mexicains qui rentrent au Mexique que de Mexicains qui émigrent aux Etats-Unis. Le mur de Trump (même si on oublie de dire qu’il comporterait une grande porte, ce que dénonce Cruz) n’aurait personne à bloquer.

Hillary Clinton a été l’un des deux grands gagnants – avec Donald Trump – du « Super Tuesday ». Son succès s’explique-t-il par le discours pro-minorités du Parti démocrate que vous comparez à la stratégie de Terra nova ? Dans la course à la Maison blanche, aurons-nous droit à un duel entre le candidat (républicain) des petits blancs et la représentante (démocrate) des minorités ?

On aura une répartition des suffrages qui se fera selon des lignes ethniques. Les Blancs, dans pratiquement toutes les sous-catégories, votent majoritairement républicain – même chez les 18-29 ans ! Et les minorités ethniques votent toutes plus ou moins largement démocrate. C’est particulièrement vrai chez les Afro-américains. C’est moins vrai chez les Hispaniques convertis au protestantisme évangélique. C’est moins vrai également pour les Hispaniques nés aux Etats-Unis, et cela n’était longtemps pas le cas des musulmans, certes peu nombreux, qui votaient républicain car ils étaient essentiellement de petits entrepreneurs.

En fait, c’est une tendance lourde de la politique américaine. Déjà au XIXe siècle, la répartition du vote entre démocrates et whigs (les ancêtres des républicains) se faisait selon l’appartenance ethnoreligieuse. Ainsi, les catholiques (irlandais, allemands, français, puis italiens, notamment) votaient pour les démocrates, alors que les protestants d’origine britannique votaient whig/républicain. Ensuite la position sur l’esclavage a renforcé la polarisation, mais c’est un phénomène très ancien, dû au fait que la société américaine se pense naturellement en termes de communautés, ce qui n’empêche pas de se réunir derrière le drapeau en cas de guerre ou d’événement sportif. Sanders tranche dans la mesure où il s’adresse à l’ensemble de la population, plus à la française, alors que Clinton s’adresse clairement à certains groupes.

Notamment aux femmes de plus de 50 ans ?

La ligne de fracture électorale n’est pas tant celle du genre, dans l’absolu, que celle du mariage. Pour schématiser, les femmes mariées votent majoritairement républicain, contrairement aux femmes célibataires, et elles votent davantage. Or, la tendance lourde est double : on se marie de plus en plus tard, et on se marie de moins en moins. La première tendance est plutôt favorable aux démocrates, mais elle est neutralisée par la deuxième. Souvent, les groupes qui votent plutôt démocrate sont aussi ceux qui se mobilisent le moins, contrairement aux évangéliques blancs, aux couples mariés, ou aux personnes âgées. La mobilisation sera une des clés de l’élection, dans les deux camps.

 

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