Il manquait une rubrique scientifique dans Causeur. Peggy Sastre vient combler cette lacune. À vous les labos!


L’humain est ainsi fait qu’il lui est difficile de faire le mal sans raison et, surtout, sans raison qui ne lui donne l’impression de ne pas le faire. S’il peut y avoir 1 ou 2 % d’authentiques psychopathes dans une population, 98 à 99 % des gens devront toujours se trouver au préalable une excuse, un prétexte, un récit pour parvenir à nuire à leurs congénères en étant persuadés de la justesse, voire de la bienveillance de leur dessein. Une logique qui reste la même quelle que soit l’envergure du dommage. C’est celle du voisin qui déverse sa poubelle dans votre boîte aux lettres parce qu’il trouve que vous avez été trop bruyant en rentrant hier soir. Ou du taliban qui vide son chargeur dans la tête d’un écolier de Peshawar pour le punir d’être le fils d’un soldat d’une armée qu’il combat depuis des lustres. Dans les deux cas, l’envie de cruauté n’est pas suffisante pour motiver le passage à l’acte, il est nécessaire d’en faire un terreau moral où les racines du mal seront invariablement et a priori plantées chez son adversaire désigné – « c’est pas moi qu’ai commencé ».

Justification morale

Un tel processus de « justification morale », comme l’a conceptualisé le psychologue canado-américain Albert Bandura, est une formidable baguette magique. Grâce à elle, des actions intrinsèquement destructrices se voient transformées en démarches individuellement et collectivement acceptables, si ce n’est recommandables. Et plus les causes qu’on s’imagine servir sont grandioses, plus durs et nombreux seront les coups permis, la bonne conscience enflant à mesure que l’ineptie des premières le dispute à la violence des seconds. « Certainement qui est en droit de vous rendre absurde est en droit de vous rendre injuste », écrit Voltaire. Les humains ont cette propension à tuer « pour des idées fumeuses plus férocement que d’autres créatures tuent pour manger », ajoute cent soixante-dix-huit ans plus tard l’anthropologue américain Loren Eiseley. En nous dotant d’un système de valeurs qui nous attribuera forcément le plus beau rôle, la morale occulte par la même occasion toutes les effusions de sang requises pour que nos si fameuses « meilleures intentions du monde » en viennent à se concrétiser.

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Plus précisément, lorsqu’il s’agit de déterminer ce qui nous semble moralement bon ou mauvais, nous formons des croyances qui ne sont pas comme les autres, notamment en ce qu’une fois intégrées, elles résistent beaucoup mieux à l’autorité. En outre, les humains ont tendance à être objectivistes dans leurs croyances morales : ils ne les jugent

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Janvier 2021 – Causeur #86

Article extrait du Magazine Causeur

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