L’exposition qui a débuté au CIVA de Bruxelles il y a quelques semaines s’intitule « Le Corbusier and Photography, Construire l’image », titre bilingue étrange, mais qui suit en cela les règles subtiles de la cohabitation linguistique en Belgique… Il ne s’agit pas en tout cas d’une exposition sur l’architecture mais d’une exploration des liens complexes qu’entretenait Le Corbusier avec les images, celles qu’il utilisait comme illustrations et celles qu’il produisait lui-même.
La scénographie se déploie de manière thématique et la première partie montre plusieurs portraits intimes ou officiels de Le Corbusier : on y constate un goût certain de la mise en scène de soi chez l’architecte. Ensuite, on entre dans le vif du sujet, soit l’usage documentaire que fit Le Corbusier de la photographie. Il sut dès ses débuts s’adjoindre les services des plus grands photographes de son temps, dont R. Burri et L. Hervé : leurs images montrent qu’ils avaient saisi l’aspect révolutionnaire des bâtiments de Le Corbusier, chacun avec son regard personnel. L’architecte entretenait pourtant avec eux des rapports tendus, il se montrait volontiers tyrannique, contestant souvent la qualité des tirages destinés à la publication. En effet la plupart de ces photographies devaient servir d’illustration dans des revues ou des ouvrages d’architecture, mais Le Corbusier recherchait une qualité artistique autant que la fidélité documentaire de l’image technique, d’où les tiraillements avec les photographes. Les images présentées ici dégagent une impression de rigueur voire de sécheresse, fidèles en cela aux lignes directrices des bâtiments.
On découvre plus loin quelques reproductions d’articles que Le Corbusier consacra à ses principales réalisations (Marseille, Ronchamp, Chandigarh et des villas individuelles). Ces documents prouvent que l’architecte utilisait au mieux le rapport image/texte. Le Corbusier publia lui-même quelques ouvrages expérimentaux où il approfondit cette recherche, parfois à travers de petits textes poétiques. Une autre section présente des photos de grandes « fresques » comme il les appelait lui-même, c’est-à-dire d’immenses collages photographiques destinés à être accrochés dans certains de ses bâtiments. L’architecte pratiqua en effet le dessin, la photographie, la peinture mais aussi la tapisserie: certaines œuvres sont présentées dans une petit salle à part de l’exposition. Ces œuvres ne font pas preuve d’une grande originalité, elles ressemblent plutôt à des esquisses qui préfigurent certaines réalisations architecturales. L’art nourrissait l’architecture en quelque sorte.
Une dernière section confronte le regard de « jeunes » photographes au travail de Le Corbusier et parmi ceux-ci Thomas Flechtner se distingue par ses images de Chandigarh. Contrairement aux autres artistes il a photographié cette ville sous la pluie et dans la boue, accordant une grande place aux habitants d’aujourd’hui : de manière subtile l’image pointe ici du doigt le décalage entre l’utopie des années 1950 et la réalité quotidienne des années 2000. Une remise en question de la vision urbanistique de Le Corbusier ?
À travers ces nombreux documents on découvre finalement que Le Corbusier poursuivit tout au long de sa vie une recherche liée aux usages de l’image et à son statut : il semblerait que ces problématiques ne soient pas apparues avec Instagram et Flickr…

« Le Corbusier and Photography, Construire l’image », CIVA, Bruxelles jusqu’au 6 octobre 2013.

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garde un attachement indéfectible au monde arabe depuis son garde un attachement indéfectible au monde arabe depuis son enfance passée en Irak dans les années 1980 . Elle est spécialiste des langues et des cultures du Moyen-Orient. Depuis quelques années elle mène une vie parallèle dans le monde de l'art en tant que photographe.
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