Comme ce n’est pas tous les jours que vous tombe entre les mains un excellent livre, ne boudons pas notre plaisir : Filmer la légende est un très bon livre, que tout amateur d’Histoire / de cinéma / des Etats-Unis, ou des trois à la fois, se doit d’avoir lu et de conserver dans sa bibliothèque, au gré des bobines que vous verrez ou reverrez.
Le titre, bien sûr, est une fine allusion à ce que j’ai appelé déjà le Principe de Liberty Valance, tel qu’il est formulé par John Ford en 1962 : « This is the West, Sir. When the legend becomes fact, print the legend » ou plutôt, expliquent Florence Arié et Alain Korkos, faisons un film.

Il était une fois le cinéma…

C’est que les Etats-Unis sont un pays jeune, qui ne s’appuie sur les épaules d’aucun géant incontournable — les Pères fondateurs ont tout au plus 250 ans, des jeunots à l’échelle historique européenne, où nous comptons en millénaires. Exit donc la littérature : quand on n’a rien de plus vieux que la Constitution (1776) à se mettre sous la dent, on n’est pas pris au sérieux chez les archivistes. Exit aussi la peinture, dont l’Europe (et la France particulièrement) a fait un support magnifique pour entériner ses légendes et construire quelque « roman national » qui faisait se pâmer d’aise Mallet & Isaac, et fulminer Laurence de Cock et autres révisionnistes multi-culturalistes. Voir, parmi mille autres, les Dernières cartouches — ou la guerre de 1870 revue et corrigée par Alphonse de Neuville.

Quand on pense que ce fut, un temps, le tableau le plus cher jamais vendu en France…
Côté tableaux, quand on n’a à se mettre sous la dent que Robert J. Onderdonk pour la Chute d’Alamo ou Frederic Remington pour la marche de Coronado vers le Nord on est un peu démuni. Un grand peintre américain comme Thomas Cole a préféré, pour décorer la Société d’Histoire de New York (à l’angle de la 77e Rue et de Central Park West), représenter le même paysage de convention, très nettement romanisé, pour symboliser « le Destin des empires ».

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C’est que l’Amérique, comme l’explique très bien le livre, c’est l’espace.

Reste donc le cinéma, pour s’approprier justement l’espace, et pour bâtir la légende d’un pays peuplé de gens qui, initialement, ne devaient pas savoir lire autre chose que leur Bible. Lorsque sort le premier western, The Great train Robbery, en 1903, la conquête de l’Ouest se termine à peine, la « frontière » (excellentes remarques dans le bouquin sur la façon dont certains présidents US très contemporains ont su jouer avec ce mythe si ingénieusement composé par des nanars jadis spectaculaires et aujourd’hui invisibles comme la Conquête de l’Ouest) est à peine atteinte, et la Horde sauvage, qui va mourir en 1913 dans les soubresauts du Mexique de Pancho Villa, n’en est qu’à ses premiers exploits — et tout le monde sait ici l’amour immodéré que je porte au film de Peckinpah.

Une véritable rétrospective

Le livre est bâti sur la chronologie historique, et à chaque chapitre les films qui ont utilisé ce segment d’Histoire, et l’ont recomposé d’un bout à l’autre en mentant effrontément, sont analysés en détail. Les auteurs ont pensé aux dîners en ville où les bobos aiment briller, et ils parsèment leur étude d’inserts sur tel ou tel détail peu connu qui permettra effectivement d’en mettre plein la vue à ceux qui croient que Little Big Man est l’alpha et l’oméga du western révisionniste.

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Parce que — et c’est là que ça devient passionnant — le contre-discours qui se tient à partir des années 1950 (disons avec la Flèche brisée, ce si beau film de Delmer Daves avec une Indienne aux yeux bleus nommé Debra Paget — coupable de « redface », selon les critères contemporains) est lui aussi une fabrique de l’Histoire, tout aussi tendancielle que la précédente, qu’elle prétend …

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Filmer la légende de Florence Arié et Alain Korkos, Editions Amsterdam / les Prairies ordinaires, 2019.

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Jean-Paul Brighelli
enseignant et essayiste français.Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.
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