Une vie en périphérie

Une vie en périphérie

graffiste

On les appelle par défaut les « petits Blancs » ou, quand on est un peu lettré en sociologie, les représentants de la « France à la Guilluy », du nom de ce géographe qui, dans Fractures sociales, a révélé ce dont on se doutait confusément sans parvenir à bien l’énoncer : le phénomène de « péri-urbanisation » de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière, d’abord expulsées des centres-villes par la « gentrification » ou la « boboïsation », puis repoussées hors des banlieues proches par les immigrés récents. Dire « petits Blancs » est évidemment aussi réducteur que de considérer les habitants des grandes cités HLM comme exclusivement maghrébins ou africains. Il y a parmi eux nombre de petits-enfants ou d’arrière-petits-enfants, métissés ou non, des premières vagues d’immigration nord-africaine, à qui une relative ascension sociale a permis de concrétiser leur « rêve pavillonnaire ». S’il a fallu autant de temps pour identifier cette population française pourtant très nombreuse, c’est précisément parce qu’elle ne constitue pas, et pour cause, une classe propre, dans le sens socialiste habituel qui requiert que la classe aie conscience d’elle-même. Et pour cause, disons-nous, parce que leur éparpillement sur le territoire, leur déracinement ou leur ré-enracinement tout frais empêchent ces hommes et ces femmes de voir qu’ils ne sont pas solitaires dans leur poursuite individuelle de la tranquillité et du confort matériel. « Comme le Spectacle les aura durement traités », disait Debord en 1978, dans In girum imus nocte et consumimur igni. Parlant de leurs parents, il levait déjà, prophétiquement, un voile sur l’avenir : la désaffiliation, la désappartenance, si l’on peut se permettre ces mots grossiers, qui vendaient en fait à ces salariés, dans l’illusion de la maîtrise de leur destin, la perte de leur inscription dans une histoire propre, qu’elle soit familiale, culturelle, provinciale ou nationale. Population perdue, oubliée de l’Histoire, vouée au néant ? Pas si sûr. Elle aussi a encore ses rêves, ses utopies, sa volonté de changer la vie.[access capability=”lire_inedits”]

Il habite près de Melun, a 20 ans et ne veut pas donner son nom, pour des raisons professionnelles. Combs-la-Ville, tranquille petite cité du fond de la région parisienne, à la lisière des champs, frontière de la campagne. Un vieux centre, autour des pavillons, quelques barres parsemées. Lui, c’est dans une maison qu’il habite, c’est là qu’il est né, dans cette bicoque engoncée entre des barres. Combs-la-ville est une banlieue à peu près autonome, comme il le précise : « On y trouve des tabacs, des bars, un centre commercial… » Beaucoup d’espaces verts aussi. Selon lui, « on n’est pas au zoo ici », c’est-à-dire que ce ne sont pas les bandes qui font régner la terreur – ou l’ordre, selon le point de vue que l’on adopte. Dans certaines villes voisines, en revanche, ça barde parfois. Vingt ans qu’il est là : il y a fait son école primaire, son collège et son lycée. Un lycée général vite écourté, puisqu’après une « seconde poubelle », on l’a orienté vers un bac professionnel agricole. Ensuite, il a commencé un BTS, mais là encore, il a dû arrêter : « Wate Acr », comme il veut qu’on l’appelle, a besoin d’argent : il doit subvenir aux besoins de sa famille, c’est-à-dire aux siens et à ceux de sa mère. Depuis sept mois, il est titulaire d’un CDI d’ouvrier qualifié, jardinier apprenti-paysagiste, dans une grosse boîte parisienne qui l’emploie à l’entretien des parcs privés de riches, de notables, voire de stars. Ça lui plaît ? – « Mouais, plus ou moins. Ce que j’aime, si, c’est qu’on travaille de façon éthique, c’est-à-dire qu’on végétalise la ville. » Mais c’est quoi, sa vie, au-delà de son emploi ? Wate Acr est « graffeur », c’est-à-dire qu’il pratique le dessin sauvage en milieu urbain. Une bonne part de son temps libre est voué à cette activité qu’il considère comme un art. Peut-on en vivre ? Malheureusement non. Quelques billets tombent parfois, quand on lui demande de décorer un lieu privé, comme une façade de magasin. Mais ceux qui en ont fait leur métier principal ont généralement tourné leurs talents vers le tatouage. La rue, les trains, les voies ferrées, les établissements scolaires : il graffe sur tous les supports qui passent à sa portée. Est-ce autorisé ? Certainement non, ou très rarement. Est-ce du vandalisme ? Pas dans son esprit : il distingue nettement entre les artistes de son acabit et les gamins dont le seul but est de salir les murs. Ressent-il de la vergogne à braver ainsi les lois ? « Si les toiles et les pinceaux coûtaient moins cher, nous n’irions pas chercher ce type de support urbain », rétorque-t-il. Drôle d’économies puisque, lorsqu’ils se font prendre, lui et ses copains récoltent de très lourdes amendes. L’État peut leur infliger en sus des TIG, voire de la prison. Et ils doivent payer des dommages et intérêts à la SNCF, leur victime habituelle. Il y a deux semaines, il a été condamné à verser 17 000 euros, une paille… mais une somme qu’il estime assez basse sur le marché de la peine pour graffeurs : certains de ses camarades ont écopé de 40 000 euros. Il ira en appel, mais s’il perd, le cycle infernal continuera : il devra travailler plus encore pour solder sa dette à la société.

Son art, c’est principalement décliner son pseudo, Wate Acr, sous toutes les calligraphies possibles, et en couleur. Rien de figuratif. Graffeur, un destin de la banlieue ? Pas vraiment, selon lui : il a peu d’anciens camarades de collège ou de lycée qui aient choisi cette voie du coloriage urbain. Sa vocation lui est venue en « [s’]emmerdant au lycée », à une époque où rien ne l’intéressait et où, pour passer les longues heures de classe, il « grattait des feuilles ». Avant de commencer à « gauler des bombes de peinture ». Il n’y a pas d’école du « graff’ », pas de mentor, seulement des compagnons plus vieux avec qui il discute le bout de gras.

Destin inattendu pour ce fils de divorcés qui vit avec une mère au chômage, qu’il dit « marginalisée » depuis quinze ans. Son père, qui habite maintenant vers Provins, est bien peintre, mais en bâtiment. Un père à la fois lointain et présent qu’il décrit comme plus strict que sa mère, mais parfois, ajoute-t-il, à mauvais escient. À ce fils de prolétaires, rien n’avait été donné à la naissance, et le français extrêmement correct dans lequel il s’exprime, et dénué de toute forme d’accent banlieusard moderne, il le doit, affirme-t-il, à l’intérêt qu’il a manifesté pour le rap  depuis cette fameuse seconde où il s’ennuyait comme un rat mort : « Kerry James, Disiz, Assassin… », égrène-t-il. Amour de la langue : lit-il ? Non, jamais, il n’en a pas besoin. Se sent-il confiné dans une classe sociale ? Pas vraiment, commence-t-il, j’ai des amis qui vivent richement à Paris, d’autres qui sont des vagabonds, certains autres encore inclus dans la classe moyenne. Myriade de trajectoires pour ces banlieusards à l’apparence interchangeable. Mais quand même, « si, face à des gens aisés, gratifiés d’une culture plus élaborée, je ressens parfois une distance. En réalité, c’est plutôt quand ils apprennent d’où je viens que les préjugés refont surface. Je vois une appréhension se manifester, difficilement palpable, mais qui est tout de même là. C’est peut être aussi à cause de mes habits ” larges” », suppute-t-il. Oui, bien sûr, il aurait aimé que la vie lui permette de faire une école des beaux-arts, et il en reste un peu frustré, mais le travail et la vie avant tout. S’il arrête de travailler, il prendra de toute façon quatre mois de prison ferme selon son dernier jugement. Wate Acr est sous surveillance.

Le reste de sa culture autodidacte, ce sont les films qu’il télécharge à foison sur Internet : « Le cinéma, c’est un budget, et je n’ai pas les moyens. » Soit, des films copiés, mais lesquels ? – « T’as qu’à dire des films pornos… », glisse malicieusement, par la porte, sa copine qui repasse ses leçons dans la pièce d’à-côté. En vrai, ou en plus, il regarde ce qui lui tombe sous la main, ce qu’on lui a conseillé, sans discrimination, avec tout de même une dilection pour V pour Vendetta ou l’univers tordu et coloré de Tim Burton, ces « ambiances lourdes et bizarres » dans quoi il voit un reflet de sa personnalité.

Sinon, quelle est l’ambiance locale ? Oh, pas de tensions véritables, dit-il, pas de rivalités ethniques, tout le monde s’entend bien. Si, parfois, des sales affaires dans les villes voisines, des « histoires de poissons rouges » : c’est-à-dire, selon une célèbre chanson de rap, de picrocholins débats qui finissent dans la violence, parfois mortelle. Oui, il aime sa ville, sa banlieue, mais tout de même, parfois, il aimerait sortir de là, voyager, pas vraiment à Paris même ou dans une autre ville française, mais vers cet étranger lointain où il n’aurait enfin plus besoin de prouver à des dominants qu’il est capable, lui aussi, de grandes choses. Ces « dominants », ces gens aisés, il les voit bien et en direct dans les lieux où il travaille comme apprenti-paysagiste, et sans cesse ils le renvoient à ses origines. Pourquoi pas l’Amérique latine, là où tout serait plus simple ? « Nous, on sait se comporter, on est poli, alors pourquoi nous traite-t-on comme ça ? » Le Parisien, surtout, le répugne, qui fait la gueule parce qu’il a cassé son dernier iPhone ou parce qu’on lui a écrasé le pied dans le métro. Et la politique ? Il vote et votera toujours « pour le moins con ». C’est-à-dire ? Celui qui évite le pire – le pire étant pour lui le petit nom du Front national, à qui il reproche par exemple sa volonté de franciser les prénoms, insupportable tentative d’assimilation. Mais bien sûr, il a des potes qui votent Front et qui restent malgré tout ses amis, même si leurs débats sont vifs. À ceux qui veulent plus de sécurité, qui veulent sortir de l’Europe, qui en ont « marre des Noirs et des Arabes », il explique qu’ils sont soit des frustrés, soit des gens qui n’ont pas lu entièrement le programme du FN.

Sans le vouloir, on en arrive à la question pénible du moment : que pense-t-il de Dieudonné ? La réponse est d’abord dilatoire, dans un « Ah ah ah ! » qui veut dire : « Vous aimeriez bien le savoir… » Puis Wate Acr confesse que oui, il regarde ses vidéos, qu’il aime son humour, même s’il n’est pas d’accord avec tout, mais qu’au moins il a le mérite de défendre une certaine population blessée par la façon dont on la traite : « Regardez l’affaire des caricatures de Mahomet, par exemple… » Et puis la liberté d’expression, ça ne se négocie pas. Mais ce Dieudonné et cette population maltraités, le sont-ils parce qu’une certaine élite – suivez mon regard – tiendrait les manettes ? Oh non, ce ne sont pas les juifs – « On ne peut pas cibler les gens par rapport à leur religion » – mais il existe bien une élite qui contrôle la pensée et le spectacle, celle qui, comme les Bolloré ou les Bouygues, possède les chaînes de télé par exemple. Ce n’est pas un complot puisqu’ils ne se sont jamais caché d’exercer ce pouvoir. Ici, c’est le discours altermondialiste qui s’enclenche : la télé-réalité, les nouvelles technologies, la publicité, la télévision en général asservissent les esprits et assomment le petit peuple, l’empêchant de réfléchir. Lui se vante d’en être préservé, parce qu’il est de ces enfants d’Internet qui picorent où ils veulent, qui exercent leur capacité critique en recoupant les informations, en cherchant à percer le voile. Altermondialiste, il l’est dans ce sens où il ne se satisfait pas de parcourir les magasins avec une carte bleue, où il préfère vivre dehors avec ses potes. Les boîtes, très peu pour eux, ils aiment les friches, les terrains vagues où ils peuvent fumer et boire entre eux en refaisant le monde.

Un monde qui n’est celui d’aucune religion, d’aucune croyance, même s’il a été baptisé, qui est seulement celui de la nature, de cette terre qui nous nourrit et qui, peut-être, contrairement à cette société,  pour Wate Acr, le graffeur urbain, elle, ne ment pas.[/access]

*Photo: Hannah

Mai 2014 #13

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste et essayiste.

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