On les appelle par défaut les « petits Blancs » ou, quand on est un peu lettré en sociologie, les représentants de la « France à la Guilluy », du nom de ce géographe qui, dans Fractures sociales, a révélé ce dont on se doutait confusément sans parvenir à bien l’énoncer : le phénomène de « péri-urbanisation » de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière, d’abord expulsées des centres-villes par la « gentrification » ou la « boboïsation », puis repoussées hors des banlieues proches par les immigrés récents. Dire « petits Blancs » est évidemment aussi réducteur que de considérer les habitants des grandes cités HLM comme exclusivement maghrébins ou africains. Il y a parmi eux nombre de petits-enfants ou d’arrière-petits-enfants, métissés ou non, des premières vagues d’immigration nord-africaine, à qui une relative ascension sociale a permis de concrétiser leur « rêve pavillonnaire ». S’il a fallu autant de temps pour identifier cette population française pourtant très nombreuse, c’est précisément parce qu’elle ne constitue pas, et pour cause, une classe propre, dans le sens socialiste habituel qui requiert que la classe aie conscience d’elle-même. Et pour cause, disons-nous, parce que leur éparpillement sur le territoire, leur déracinement ou leur ré-enracinement tout frais empêchent ces hommes et ces femmes de voir qu’ils ne sont pas solitaires dans leur poursuite individuelle de la tranquillité et du confort matériel. « Comme le Spectacle les aura durement traités », disait Debord en 1978, dans In girum imus nocte et consumimur igni. Parlant de leurs parents, il levait déjà, prophétiquement, un voile sur l’avenir : la désaffiliation, la désappartenance, si l’on peut se permettre ces mots grossiers, qui vendaient en fait à ces salariés, dans l’illusion de la maîtrise de leur destin, la perte de leur inscription dans une histoire propre, qu’elle soit familiale, culturelle, provinciale ou nationale. Population perdue, oubliée de l’Histoire, vouée au néant ? Pas si sûr. Elle aussi a encore ses rêves, ses utopies, sa volonté de changer la vie.

*Photo: Hannah

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Jacques de Guillebon
est journaliste et essayiste.est journaliste et essayiste.