Ce qui frappe chez Christian Laborde, troubadour de l’Adour, swingueur intempestif qui a su faire à l’occasion danser la langue avec ses compatriotes et amis du Sud-Ouest comme Nougaro ou le jazzman Bernard Lubat, c’est une forme de constance. Il est toujours en guerre, depuis presque trente ans, contre l’ennemi le plus dangereux qui soit: le désenchantement du monde. Il a ainsi passé les trois dernières décennies à vider ses chargeurs sur la grisaille clinquante d’une société qui a commencé à installer son cauchemar mal climatisé dans les fatidiques années 80. A l’époque, qui est aussi celle où il a collaboré à L’Idiot international, il pouvait paraître alarmiste. Aujourd’hui il est devenu le greffier lyrique de nos renoncements et nos amnésies. Attention, si Laborde regrette le monde d’avant, il n’est pas pour autant nostalgique : il y a trop d’énergie, d’électricité soyeuse dans ses romans, ses essais, ses nouvelles, ses poèmes. Il suffit de lire ses deux derniers livres pour s’en convaincre : La cause des vaches, un pamphlet qui a beaucoup fait parler de lui juste avant l’été et un roman qui sort pour la rentrée littéraire, Le sérieux bienveillant des platanes, dont le titre emprunté à Jean-Claude Pirotte, autre paysagiste vagabond disparu il y a deux ans, nous indique si besoin était que l’on est en bonne compagnie.

De quoi avons-nous fait le deuil ou plutôt de quoi doit-on refuser de faire le deuil, voilà la question qui forme la colonne vertébrale de cette œuvre qui a célébré et qui célèbre, dans le désordre, les femmes callipyges, les ours, les paysages, les vaches, les arbres ou encore le courage des coureurs cyclistes, les idoles de Laborde qui à l’instar d’Antoine Blondin, connaît les plaisirs des caravanes du tour de France où le dépassement héroïque de soi a pour décor les villages du vieux pays au lieu des remparts de Troie mais reste le même depuis plus de deux mille ans.

Laborde est entré en littérature par un scandale mais ce qui est important, sans le rechercher. C’était en 1987. Son premier roman, L’os de Dionysos, était publié par un petit éditeur du Sud-Ouest et a été interdit, presque aussitôt, par les tribunaux avec notamment, dans les attendus du jugement, une étonnante « incitation au paganisme. » Laborde, parce qu’il était aussi professeur dans un collège religieux, était devenu un railleur subversif, un pornographe vicieux et on imagine sans peine ce que durent être les conspirations mauriaciennes pour étouffer ce livre. Heureusement, en 1989, le titre était repris par Régine Deforges et connaissait un succès qui mit Laborde à l’abri. L’auteur se demande encore aujourd’hui s’il était l’ultime victime d’une censure old school de type pompidolien ou la première de ce néopuritanisme qui laisse la pornographie s’étaler sur Internet mais s’interroge gravement pour savoir s’il serait aujourd’hui opportun de publier Lolita.

Laborde était tout entier dans ce premier roman, c’est à dire un païen sensuel, ce qui prouve que les juges avaient vu juste. Comme le dieu qu’il prenait pour intercesseur, il montrait son goût pour la danse, la démesure, le plaisir. Son héros, professeur de français, luttait contre la bêtise et la médiocrité de ses collègues et de ses supérieurs. Il avait deux armes à sa disposition, les mêmes qu’il utilise encore aujourd’hui : l’écriture et la femme. Dans L’os de Dionysos, la femme s’appelait Laure d’Astarac. A la femme, il devait d’oublier son quotidien, à l’écriture d’échapper à un destin de mort vivant. Dans Le sérieux bienveillant des platanes qui raconte l’histoire d’un poète marginal, un peu rocker, un peu voleur revenant dans son village d’enfance en compagnie de Joy, une prostituée, pour aller enterrer son grand-père, un ancien de la Légion étrangère, on retrouve la même oscillation entre la chronique acide d’une société enlaidie et la joie panique, totale, d’être au monde et de le dire. Dans L’os de Dionysos, la célébration du cul de Laure succédait ainsi au portrait d’une principale frustrée tandis que dans Le sérieux bienveillant des platanes, ce sont les seins de Joy qui font oublier à l’enterrement la présence d’un père créatif, ex-soixante-huitard, chainon volontairement manquant de la transmission entre le grand-père et le petit fils.

Ce qu’on ne pardonne pas aux écrivains dont on condamne les livres, depuis Flaubert et Céline, c’est le style parce que le style, loin de toute codification porno, rend la sensualité vraie des corps dans l’amour comme l’explique Tom, le héros des Platanes : « Seul le frémissement des seins sous un chemisier peut rivaliser avec celui du feuillage quand le vent d’été s’égare dans les branches des arbres. C’est un truc que je sais et ne lis nulle part. Y a pas le corps dans les livres d’aujourd’hui bien que leurs auteurs prétendent le contraire. Ca exhibe, ça affiche, ça filme de près, mais le corps, ils le ratent, ils passent à côté, parce que le merveilleux, c’est pas leur truc. Ce sont des huissiers, des adeptes de l’inventaire. Et les poètes, les mecs qui marchent à l’imagination, ils les dénoncent aux flics. »

Il est vain d’essayer de classer politiquement Laborde. On se souvient de l’avoir croisé en 2002, dans les parages des soutiens à la candidature de Jean-Pierre Chevènement. Cela n’avait pas été une mince affaire de convaincre cet Occitan amoureux de son terroir de soutenir le candidat du jacobinisme retrouvé. Mais il y avait chez Chevènement une manière d’aimer la France d’avant et chez Laborde de ne pas concevoir son régionalisme autrement que comme un universalisme qui avait permis une synthèse.

On retrouve cette synthèse dans La cause des vaches où il nous parle de la manière concentrationnaire dont fonctionnent les néo-fermes de l’agrobusiness et où son indignation flamboyante s’appuie sur une vraie documentation. Déjà, il s’était fait connaître pour son opposition à la corrida et au tunnel du Somport qui allait mettre en danger nos amis les ours[1.  Danse avec les ours ! (Régine Deforges, 1992) et Corrida, basta ! (Robert Laffont,  2009)]. Et pourtant il n’y a  rien d’un végan antispéciste chez Laborde. Il n’aime pas les vaches comme des égales, il aime les vaches comme  il aime les platanes qui disparaissent le long des routes au nom du principe de précaution pour les automobilistes : parce que le monde est plus beau avec des vaches heureuses et des platanes ombreux que sans : « Quand je te parle des vaches, je te parle de toi, également de lenteur. C’est pas un truc de vieux, la lenteur. La lenteur, c’est un truc de gourmand. II s’agit d’écouter, de regarder, de savourer, de méditer, comme le faisaient les vaches. Je les ai vues faire, les vaches. Elles n’accéléraient jamais. Le sabot sur le champignon, jamais. »

Christian Laborde, La cause des vaches et Le sérieux bienveillant des platanes (Editions du Rocher, 2016)