Avant le concert du samedi 3 mai 2015, place de la République, à Paris. WuErKaiXi, au centre. Christophe Deloire, à gauche, Secrétaire général de Reporters sans frontières.

li peng

Vera Su. Voici ta photo, prise le 18 mai 1989, peu avant le massacre de la place TianAnMen : jeune homme svelte, en pyjama, tu discutes avec le Premier ministre chinois Li Peng…

WuErKaiXi. L’entrevue avec le Premier ministre Li Peng s’est déroulée dans le grand bâtiment de l’Assemblée populaire, à TianAnMen, c’est à dire en face de la  » Porte de la paix céleste « , celle où il y a la tribune bien connue des télévisions étrangères, celle des défilés, l’entrée de la Cité interdite, non loin de ZhongNanHai, l’enceinte où siège le Comité permanent du Bureau politique. Dans ce bâtiment de l’Assemblée, la salle de réunion où nous nous trouvions portait le nom de « XinJiang », ma région d’origine.

Li Peng voulait un accord pour que cessent la confrontation et la grève de la faim, en public, sur la place. Mais, en fait, il entendait juste transmettre un ordre, celui de quitter la place, sans discussion, sans condition.

J’ai répondu que les manifestants étaient d’accord pour cesser la grève de la faim et la manifestation, mais en échange de l’ouverture d’un dialogue et qu’on écoute nos revendications.

C’était une proposition assez humble, modeste et logique. Nous ne souhaitions pas  renverser le gouvernement, ni le Parti. Nous proposions juste le début d’un dialogue. Il est vrai qu’au fond, cela signifiait que nous souhaitions que le peuple participe au gouvernement, que le mouvement étudiant devienne légal et ouvre la voie à une démocratie participative.

Nous avons cru que cela était possible, qu’il fallait le réclamer, et que malgré la modestie de ses prétentions, c’était le début d’une ère nouvelle. C’était bien sûr impossible, une illusion. Le massacre a montré ce qu’était la seule réponse des dirigeants communistes à une manifestation pacifique : des très jeunes gens écrasés par des tanks et mitraillés.

On sait aujourd’hui que Zhao ZiYang, alors Secrétaire général du PCC, avait refusé le recours à l’armée. L’aviez-vous déjà compris lorsqu’il est venu sur la place, flanqué du futur Premier ministre Wen JiaBao?

wen jibao ministre

Zhao ZiYang, Secrétaire général du PCC, peu avant l’intervention de l’APL. A sa droite, Wen JiaBao, le futur Premier ministre.

Lorsque Zhao ZiYang est venu sur la place à la rencontre des étudiants, les jeux étaient faits.  Il était lui-même déjà battu, et il se déplaçait pour le dire, faire ses adieux. Au lieu de venir sur la place afficher sa défaite, il aurait dû, lorsqu’il était le secrétaire général du Parti, faire preuve de plus d’autorité et influer sur le cours des événements.

Comment es-tu  parvenu en France ? Puis aux Etats-Unis ?

Je me suis échappé de Pékin vers le Sud de la Chine, et de là vers Hong Kong. Le gouvernement français du Président Mitterrand m’a accordé l’asile. C’était à un moment particulier, celui du bicentenaire de la Révolution française. Je suis arrivé en France juste quelques jours avant les célébrations du 14 juillet. Il est facile d’imaginer l’émotion que je ressentais, étudiant de 21 ans tout juste échappé du massacre.

Par la suite, je me suis rendu aux Etats-Unis, parce que je pratiquais déjà l’anglais, à cause d’une bourse qui m’avait été offerte, et aussi parce que j’y avais de la famille. Je savais que je ne reverrais pas mes parents avant très longtemps. J’ai donc cherché à me rapprocher des membres de ma famille qui vivaient aux Etats-Unis. Mais je n’imaginais pas que la séparation avec mon père et ma mère durerait 26 ans, et sans doute plus.

Où étais-tu lors du défilé du Bicentenaire de la Révolution française ?

revolution bicentenaire

Défilé du  Bicentenaire, le 14 juillet 1989, mis en scène par Jean-Paul Goude, avec plusieurs dizaines de Chinois poussant leurs vélos. F. Perry/ AFP

Le jour du défilé, le 14 juillet, j’étais place de la Concorde, dans la loge officielle réservée à la Chine. Le gouvernement chinois n’avait pas envoyé de délégation, et ce sont donc quelques-uns des rescapés du massacre de TianAnMen qui ont donc, ce jour-là, « représenté » la Chine.

Tu as pris quelques kilos depuis cette photo de 1989 ? Qu’as-tu fait?

Oui j’ai pris quelques kilos depuis ma photo en pyjama de mai 1989. Je ne suis sans doute pas le seul. Mais je prends bonne note de ta remarque et je vais essayer de ne plus grossir ! J’ai poursuivi mes activités de dissident politique. mais en même temps il fallait bien que je gagne mon pain et j’ai travaillé pour nourrir la famille que j’avais fondée en exil. C’est comme cela que je suis devenu banquier d’affaires, un « investment banker ».

Mais je suis également un commentateur politique. J’ai publié des douzaines d’articles en anglais et en chinois sur la Chine, ses relations avec le reste du monde, les activités démocratiques liées à la Chine. Maintenant, j’habite à Taiwan et je commente aussi l’actualité politique taiwanaise.

J’ai été admis comme citoyen d’honneur ; mais je suis devenu un citoyen ordinaire, au point je serai candidat aux élections législatives en janvier 2016.

Cela fait donc seize ans que tus as un passeport taiwanais. Tu es candidat au élections législatives de janvier 2016, à Taiwan, comme indépendant. Pourquoi pas sous la bannière de l’un des deux grands partis?

Je me présente aux élections en indépendant, sans me rattacher à l’un ni à l’autre des deux grands partis taiwanais, le KMT (GuoMinDang : parti nationaliste, fondé par Sun YatSen, qui remonte à la fondation de la République chinoise en 1911) et le DPP (Parti démocrate progressiste), parce que j’ai des divergences avec ces deux partis, et je les ai exprimées, depuis bientôt 26 ans que je vis à Taiwan. J’essaye d’être un libéral, intellectuellement indépendant, car Taiwan souffre d’une bipolarisation que je juge rigide.

Depuis 1989, tu n’as pas eu la possibilité de retourner en Chine pour revoir tes parents. Combien de fois as-tu essayé ?

Depuis 2009 j’ai tenté à quatre reprises de retourner en Chine. J’ai été systématiquement refoulé. Je sais que je ne rentrerai pas en Chine, libre et bienvenu. Je suis pourtant prêt à poursuivre le dialogue que je préconise depuis même si ce dialogue doit se dérouler devant un tribunal. Je suis prêt également à affronter la prison, si c’est la seule voie pour que je retrouve mes parents.

Quel est ton sentiment lorsque tu lis dans les journaux que Zhou YongKang, le  n °3 du régime, le super-boss des policiers et juges maoïstes en Chine a été arrêté, et qu’il risque la peine de mort ?

Les étrangers découvrent l’ampleur de la corruption mais s’illusionnent sur le sens de la lutte contre elle, telle que les médias chinois la célèbrent. La corruption en Occident et en Chine sont deux phénomènes quantitativement et qualitativement différents. En Occident, la corruption consiste surtout à troquer de l’argent contre du pouvoir, ou l’inverse. Mais en Chine, la corruption, c’est le pouvoir lui-même, le coeur du système. Les dirigeants communistes sont tous milliardaires, ou pour le moins millionnaires. Les privatisations servent à moderniser l’économie, mais d’abord et avant tout au profit des dirigeants, de leurs familles, de leurs alliés, de leurs favoris. Aussi, je ne pense pas que cette corruption fondamentale soit le souci prédominant de Xi JinPing.

Tu es né de parents ouigours, en Chine, mais tu es plus chinois et plus taiwanais que bien des gens que je connais en Chine et à Formose…

Je suis Ouigour. Mais je suis aussi Chinois, et Taiwanais ! Pour moi il n’y a pas de conflit entre ces trois qualités, dans lesquelles je me reconnais. Je ne suis pas le cul entre trois chaises. J’assume. Je suis un libertarien, et aussi un combattant pour la liberté.

Les dissident exilés peuvent ils encore servir de levier pour les réformes ?

Les dissidents en exil perdent leur impact sur la société chinoise. C’est la raison principale de mes tentatives pour retourner en Chine, même en me constituant prisonnier.

En exil, nous avons la liberté, et c’est très appréciable, mais nous avons quitté la scène, et la pièce se joue en grande partie sans nous. Un exilé, un peu poète, a écrit qu’en exil nous avons «gagné le ciel, mais perdu la terre»

L’Occident, en quête de contrats commerciaux, a ouvert les portes à une invasion de marchandises chinoises, mais caresse également l’espoir d’une «démocratisation du régime par le marché». Que penses-tu de l’attitude conciliante des gouvernements occidentaux à propos de la répression de la dissidence démocratique ?

Je crois que le mot français pour décrire cette attitude c’est «apaisement», comme si une attitude apaisante et conciliatrice de l’Occident était susceptible de gagner le coeur des dirigeants chinois. Beaucoup d’Européens disaient qu’on ne pouvait comparer Mao ZeDong, à Staline et à Hitler. Et bien je pense que si : Mao, Staline et Hitler étaient des criminels comparables. Le communisme est une calamité criminelle, avec laquelle les compromis ne sont pas possibles.

***

Annexe : Discours de WuErKaiXi au concert de Reporters sans frontières le 3 mai 2015

Nous sommes réunis, ici en France, pour célébrer les héros du journalisme à l’occasion du trentième anniversaire de « Reporters sans frontières ». Ce soir, un reporter mérite notre hommage plus que tout autre : elle s’appelle Gao Yu.

Mais elle ne peut pas être avec nous, à Paris, en ce moment, parce qu’elle a été condamnée en Chine à sept ans de prison.

Qui est-elle ? C’est une journaliste de 71 ans, l’une des plus courageuses. Quel crime a-t-elle donc commis? Le régime chinois dit qu’elle a trahi des secrets d’Etat.

Un journaliste n’est pas censé être un sujet d’article ou de reportage. Respectons ce principe en poursuivant son travail interrompu par la prison, et examinons ce qu’on lui reproche :

Ce dont elle est accusée, c’est d’avoir mentionné la « Directive n°9 » du Parti communiste chinois. Qu’est ce que cette directive ? Sous la signature et le tampon des plus hauts dirigeants, c’est une liste des « sujets tabous » que les médias chinois ne doivent jamais évoquer. En particulier les «sept mai périls politiques». Aussi absurde que paraisse, la « Directive n°9 » interdit aux officiels et aux médias l’usage des mots « démocratie constitutionnelle », « société civile », « valeurs universelles », et « liberté de la presse ».

Voilà une histoire édifiante, à laquelle nous devons réfléchir.

Premièrement, elle nous montre que le régime chinois considère comme des dangers ce qui est au coeur de nos convictions : des valeurs universelles. Les voeux pieux et la crédulité de l’Occident à l’égard de la Chine doivent cesser ! La condamnation de Gao Yu le prouve.

Deuxièmement, en désignant comme « secrets d’Etat » ces « périls », le régime chinois reconnait qu’il n’a pas la moindre légitimité.

Les dirigeants communistes admettent donc que si ces sujets venaient à être débattus, ils seraient les perdants.

Voici, Mesdames et Messieurs, ce qu’est un régime totalitaire : contrôler les mots pour empêcher qu’on les prononce, qu’on les entende, et qu’ils circulent ! Ils ont peur des mots !

Un pouvoir totalitaire règne par la peur, mais ce n’est possible que si le peuple a peur. Le régime chinois, année après année, a essayé de nous effrayer avec ses tanks, ses mitrailleuses, ses prisons et ses camps. Mais ce ce que l’histoire de Gao Yu nous enseigne c’est que le régime chinois est terrifié : il a peur des mots !

Au lieu de nous demander qui est le plus terrifiant, demandons-nous qui est le plus terrifié ?

Célébrons les héros de la vérité ! Crions et faisons résonner le mot «Liberté» !

Aujourd’hui, « Je suis Gao Yu » ! « Nous sommes Gao Yu » !

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est une photographe taïwanaise installée en France.est une photographe taïwanaise installée en France.
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