C’est un pas de pachyderme qui vient d’être franchi. Selon l’ONG Save the éléphants, en dix-huit mois, le prix de l’ivoire vendu illégalement a été divisé par deux en Chine. La cause ? Le président chinois Xi Jinping, dans le cadre de sa politique de lutte contre la corruption, s’était engagé à mettre fin au commerce de l’ivoire. L’enjeu est de taille : selon l’ONG IFAW, 35 000 éléphants sont tués chaque année pour leur ivoire et il est évident que la demande chinoise et donc le prix de des défenses y sont pour beaucoup.

En Occident, les massacres d’éléphants révoltent les opinions publiques. En témoigne l’indignation des Espagnols en 2012 après la découverte d’une photo du roi Juan Carlos posant un éléphant qu’il venait d’abattre. Son image en est sortie sérieusement écornée, au point d’entrer dans une spirale d’impopularité qui a abouti à son abdication deux ans plus tard. Cet été encore, l’opinion internationale s’est indignée de la mort du Lion Cecil, tué illégalement par un dentiste américain. De ce point de vue, les Chinois forment dans ce domaine-là un monde à part, comme l’atteste par exemple leur goût pour les fourrures – y compris celle de l’ours polaire – et l’ivoire.

Dans une Chine de plus en plus riche, le prix de l’ivoire – très recherché comme symbole de bonne fortune en affaires – avait triplé entre 2010 et 2014, jusqu’à atteindre une valeur moyenne de 2 100 dollars par kilo. Quand on sait que le poids d’une défense d’éléphant adulte peut atteindre 50 kilos, on peut comprendre la tentation des braconniers. Mais c’est justement cette « explosion » du prix de l’ivoire qui a poussé le dirigeant chinois à agir, notamment  grâce à des campagnes destinées au grand public. Une politique qui a semble-t-il porté ses fruits : en novembre, le prix a chuté à 1 100 dollars selon l’étude.

Pour le fondateur de Save the Elephants, Douglas Hamilton, le mouvement engagé doit s’inscrire dans la durée : « Je suis très enthousiaste, mais également très inquiet car je sais que cela peut changer en fonction de l’intérêt porté à cette cause (…) Ce que nous pouvons constater de manière large c’est que l’abatage illégal d’éléphants continue dans le plus grande partie de l’Afrique, même si certains territoires sortent du lot. » Et le défenseur de l’éléphant de détailler la démarche des contrebandiers, dévoilant un modèle économique fondé sur un raisonnement d’un cynisme digne du méchant de James Bond. Selon lui, ce n’est pas un simple marché confrontant offre et demande : « Certains acteurs de ce marché auraient acheté de l’ivoire en tablant une sévère diminution de nombre de pachydermes voire leur extinction, espérant ainsi se retrouver maîtres d’un stock d’ivoire dont ils pourraient profiter ». « Si le président Xi que tout cela serait désormais illégal, leur investissement devient une prise de risque trop importante ».

Depuis l’annonce du président chinois, sculpteurs d’ivoire et vendeurs, déjà victimes du ralentissement du marché, se plaignent. Avec la campagne anti-corruption, les ventes d’objets de luxe dont l’ivoire – sont en baisse. Lucy Vigne et Esmond Martin, les chercheurs qui ont mené l’étude commandée par l’ONG Save the elephants, n’ont pas vu le moindre objet en ivoire changer de mains alors qu’ils ont sillonné huit villes chinoises pendant plusieurs semaines. Selon un rapport de l’IFAW, le nombre de personnes ayant tenté d’acheter de l’ivoire est tombé de 7% en 2013 a seulement 1% en 2015. Une étude WaildAid a également démontré une augmentation du nombre de personne estimant problématique le braconnage des éléphants, de 47 % en 2012 à 71 % en 2014.

Si ces résultats sont imputables aux efforts des nombreuses ONG, les associations ne sont plus seules sur ce front. Les médias d’Etat chinois, des entreprises privées et  quelques personnalités se sont également mobilisés. En mars dernier, la chaîne de télévision Chinal Central diffusait une publicité réunissant Yao Ming, célèbre joueur de basketball chinois, David Beckham et le Prince William. Le spot a été rediffusé 71 fois par jour. En tout, les médias locaux auraient investi 42 millions de dollar dans la lutte contre le commerce de l’ivoire.

Malgré ces avancées, pour certains, le compte n’y est toujours pas. Grace Gabriel, directrice régionale pour l’Asie d’IFAW, pense que le gouvernement chinois n’est pas allé au bout de sa démarche. Il semblerait que le Parti  ne soit pas enclin à racheter les stocks restants d’ivoire légal de façon à résoudre le problème à la racine. Certains membres du gouvernement chinois préféreraient laisser les stocks s’épuiser au fil du temps.

Par un effet pervers, cette politique court-termiste risque de déclencher une « frénésie d’achat », prévient Grace Gabriel, car les acheteurs pourraient être poussés à échanger le plus d’ivoire possible avant son interdiction. « Le moindre report de la mise en place de cette interdiction est une perspective dangereuse », juge le militant. Il faut savoir que la Chine détient un petit stock d’ivoire légal acheté en 2008, vendu peu à peu aux artisans sculpteurs, un commerce légal qui aurait en réalité couvert un vaste réseau de vente illégale.

Avec une lucidité qui confinait à la prescience Romain Gary avait eu des mots prophétiques dans sa Lettre à l’éléphant : « Si l’homme se montre capable de respect envers la vie sous la forme la plus formidable et la plus encombrante – allons, allons, ne secouez pas vos oreilles et ne levez pas votre trompe avec colère, je n’avais pas l’intention de vous froisser – alors demeure une chance pour que la Chine ne soit pas l’annonce de l’avenir qui nous attend, mais pour que l’individu, cet autre monstre préhistorique encombrant et maladroit, parvienne d’une manière ou d’une autre à survivre. » Il se peut donc que l’éléphant survive… et que la Chine nous surprenne.

*Photo: wikicommons.

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