Chère Elisabeth,

Dans le dernier numéro de Causeur, consacré aux tourments des chrétiens d’Occident, tu écris que les catholiques, ces mal-aimés de la République, n’ont pas, contrairement aux juifs, de Terre Promise où se réfugier si nécessité s’en faisait sentir. C’est plutôt bien vu. La Cité de Vatican, minuscule et ridicule entité, ne peut en aucun cas leur servir de terre d’accueil. De surcroît être protégé par des gardes suisses armés de hallebardes ça fait un peu opérette de bas étage.

Ton constat appelle plusieurs remarques. A tout juif tout honneur, commençons par ceux que tenterait un départ pour Israël où qui savent qu’ils pourront toujours, si malheur arrivait, le faire. Tout d’abord -et sur ce point je pense que tu seras d’accord avec moi- ce privilège tendrait à donner raison à la vox populi qui clame depuis des siècles que les juifs se serrent les coudes, se démerdent toujours. On les persécute, ils baissent la tête puis relèvent la tête. On les tue, ils renaissent. Et en plus ils ont tous une résidence secondaire (non, non, pas à Deauville!). Mais ce privilège ne va pas sans inconvénients. Il y en a Israël une foule de juifs. Tout candidat à l’alya risque donc là-bas de sombrer dans un morose anonymat. Pour des gens supposés d’élite, fiers, sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, c’est une perspective des plus frustrantes.

Il est vrai que le catholique breton, auvergnat ou bas-normand n’est pas éligible pour cette destination. De là à ce qu’ils arrivent à penser que les juifs sont, comme toujours, favorisés…. Elisabeth, je partage ta compassion pour les catholiques qui ne peuvent prendre l’avion pour Tel Aviv. Mais, vois-tu, tu commets une funeste erreur en leur disant -sans doute pour leur donner du courage- que leur Terre Promise c’est la France. Eh bien non, pas plus que selon moi Israël n’est la Terre Promise pour les juifs.

A s’en tenir à de strictes considérations géographiques et géopolitiques, tu as en apparence raison. Mais la géographie des âmes n’est pas celle des cartes. La Terre Promise aussi bien pour les juifs que les catholiques c’est la Pologne! Fille du sud regarde un peu plus vers l’Est plutôt que vers les rivages de la Méditerranée. Eh oui, il fait bon être juif en Pologne! Je frôle ici -je le sens bien- le blasphème.

Quoi, la Pologne, le pays le plus anti-juif du monde? La Pologne patrie des pogroms? La Pologne dont le nom ne peut se prononcer sans que, dans le même souffle, on n’y ajoute Auschwitz? Oui, la Pologne où, je te le répète, il fait bon être juif. Dans ce pays, les juifs sont très très peu nombreux : il y est donc assez facile d’y vivre comme appartenant à un peuple élu. Aucun danger non plus de sombrer dans le triste anonymat israëlien : tout Polonais sait reconnaître un juif. Mais il y a des antisémites en Pologne? Bien sûr.

Mais contrairement à ce qu’il se passe en France, ils rasent les murs. Ce n’est pas à Varsovie qu’on entendra des centaines de primates hurler “Juif, la Pologne n’est pas à toi!”. Sais-tu qu’il y a à Varsovie un lycée privé juif? Il est réputé et la très grande majorité de ses élèves sont catholiques et polonais. Car l’excellence de l’établissement est reconnu par toute la Pologne. Sais-tu qu’il y a un merveilleux théâtre yiddish à Varsovie? Les comédiens et les comédiennes sont eux aussi catholiques et polonais et ils ont appris le yiddish avec appétit. Car en vérité il a tellement de Polonais qui aimeraient être juifs. Mais tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents…

Arrêtons là sinon il ne me restera plus assez de place pour les catholiques français dont tu parles si bien. Oui, la Pologne c’est aussi pour eux! En France, les églises sont vides. En Pologne elles sont pleines. Ce qui est quand même plus convivial que de se retrouver seul, ou presque, le regard hésitant entre l’autel et le bénitier pour voir si quelqu’un vient te rejoindre pour la prière. Les curés là-bas ressemblent à des curés : ils portent soutanes et ne sont pas déguisés en clergymen britanniques. Les bonnes soeurs pullulent et il y en a de jeunes et jolies. Le catholicisme polonais est apaisé. La foi y a toute sa part, mais avant tout, il relève d’une tradition nationale, identitaire.

Catholique et polonais contre russe et orthodoxe, contre allemand et luthérien et aussi, cruelle et historique évidence, contre les juifs. Dernier argument : tout catholique français qui s’y installerait, s’y sentirait enfin en majorité. Je suis sûr aussi qu’en tant que femme, tu seras sensible au fait que la Vierge Marie a été au 17ème siècle couronnée reine de Pologne. Un pays qui s’est dédié à une femme, juive de surcroît, ne peut être entièrement mauvais. Enfin, il y a en Pologne une charmante prière, à laquelle en tant que fille tu seras certainement sensible. Il est vrai que l’Eglise refuse pour le moment de l’inscrire dans ses missels “Ô Marie, mère de Dieu, toi qui a conçu sans pêcher, permet moi de pêcher sans concevoir”.

Voilà chère Elisabeth. Prend l’avion pour Varsovie. C’est pas loin et c’est pas cher. Et écris à ton retour. Je te lirai avec plaisir, mais aussi -tu es prévenue- avec une exigence des plus sévère. Mais la France alors? Zlatan Ibrahimovic a tout dit sur le sujet.

P.S : Je m’aperçois que je t’ai lue un peu rapidement. Dans ton éditorial, tu évoques, comme possibles exils, pour des catholiques en danger Londres, Melbourne, Miami “voire Varsovie”. “Voire Varsovie”? Que de condescendance. Ton cas est grave.

*Photo : Ministry of Foreign Affairs of the Republic of Poland.

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Benoît Rayski
est journaliste et essayiste
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