Le premier roman de Caroline Calloch nous présente les trajectoires opposées de deux sœurs face à la déchéance de leur mère. Une réussite.


Caroline Calloch est ancienne comédienne et aujourd’hui journaliste. Elle a écrit un premier roman publié aux éditions Tohu Bohu: Double Peine.

« Double Peine » est un OVNI ciselé et exigeant

Un roman de chair distanciée et de mort. Maud et sa sœur s’occupent de manière quasi sacrificielle de leur mère en fin de vie. Mais Maud entame une relation avec un homme qui va briser cette trinité mortifère. Dans le personnage de Christophe dont la rigide Maud tombe amoureuse, les initiés reconnaîtront Patrick Eudeline, notre légendaire critique rock et musicien qui promène son improbable silhouette entre Brummel, Brian Jones et Joe Ramones dans les rues de Pigalle.

Une vie alternant errance et enfermement

Le roman est divisé en deux: Pigalle où l’héroïne traîne la nuit, de bars à la mode en hôtels plus ou moins sordides avec son rocker sur le retour, et le bourgeois XVème arrondissement où elle habite. Errance versus enfermement. L’auteur décrit superbement cet enfermement, cet univers à la fois ouaté et médicalisé où les deux sœurs prennent soin de leur mère. « Chaque jour, les sœurs s’accordaient une sortie de deux heures, afin d’effectuer les courses alimentaires. Catherine posait les barrières de sécurité sur le lit qui se transformait en espèce de boite à sardines, ouverte sur le corps de la patiente. » Les descriptions des soins quotidiens qu’elle prodigue à sa mère, cliniques, précises et détaillées mettent le lecteur un peu mal à l’aise mais sont aussi une force de ce roman car cela ne sombre jamais dans la complaisance ou le voyeurisme, il s’agit simplement du réel et en cela Caroline Calloch convoque nos grands naturalistes. « Maud avait préparé une bassine d’eau, quelques gants de toilette, une serviette, des lingettes, sorti un parfum parfumé à la rose, un flacon de Bétadine Scrub rouge 4% ; de la Biseptine et un vaporisateur. Une protection féminine se révélait indispensable ». L’artifice est très présent dans le roman, l’artifice baudelairien qui permet de supporter un réel trop lourd, de le distancier, les humeurs côtoient le parfum, comme la mort côtoie la vie.

La vie qui la rattrape à travers le personnage de Christophe, mais une vie déjà atrophiée par le passé trop lourd de cet homme un peu usé, qui a du mal à refaire surface dans ce monde qui n’est plus le sien. Christophe vit dans un passé qu’il a mythifié et idéalisé, les flamboyantes sixties et le fascinant, le décadent fin XIXème. Huysmans et Carnaby Street.  Il finira par déranger le quotidien figé de Maud et pénétrer dans son antre. Il dérange, met des cendres de cigarette partout sans parvenir à fabriquer de la joie ou même à consoler  Maud de sa routine si lourde. Mais le veut-elle vraiment ?

Quitter Paris pour la Bretagne

Car le personnage, qui se maquille avec application, qui prend un soin maniaque à choisir ses vêtements pour se projeter en Catherine Deneuve dans Belle de Jour ou Les Demoiselles de Rochefort n’a de cesse que de prendre ses distances avec la vie et se noie dans l’artifice, ce même artifice qui l’aide à supporter l’insupportable, l’état grabataire et la mort de sa mère tant aimée.

Les titre des chapitres sont des titres de films, encore un mise à distance, de Chéreau à Truffaut. Et tel un petit Antoine Doisnel dans Les 400 Coups, Maud va trouver l’apaisement lorsqu’elle finit par déménager au bord de la mer dans sa Bretagne natale. C’est la mer qui la consolera de la perte de la mère.

Dans ce paysage littéraire sans surprises, Double Peine est un OVNI ciselé et exigeant qui vaut la peine.

Double Peine, Caroline Calloch, Tohu Bohu

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Sophie Bachat
est enseignante.
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