Grand lecteur, Bruno Maillé publie un recueil de ses articles publiés dans Causeur et L’Atelier du roman. Dans Les Maîtres de l’imagination exacte, ce critique aussi drôle qu’érudit rend hommage aux grands créateurs comme Gombrowicz, Muray ou Kundera.


Le générique est prestigieux, et l’auteur est subtil. Bruno Maillé, que les plus anciens lecteurs de Causeur ont apprécié pour son humour, son sens de l’absurde, mais aussi son érudition jamais pesante et sa poésie discrète, s’est enfin décidé à publier les textes qu’il a donnés à notre journal et à L’Atelier du roman, à propos de Pina Bausch, Milan Kundera, Philippe Muray, Philip Roth, Witold Gombrowicz et Günter Grass. Autant dire que nous avons avec ces noms de quoi traverser, comme le dit Maillé, « notre désert postmoderne, chaque jour plus aride et inhabitable ».

Philippe MURAY et Elisabeth Lévy ©Hannah Assouline
Philippe MURAY et Elisabeth Lévy ©Hannah Assouline

La notion de postmodernité peut paraître floue, elle est pourtant l’adversaire commun de tous les auteurs cités par Maillé et donne son unité à ces Maîtres de l’imagination exacte. La postmodernité, c’est à la fois la fin de l’Histoire, la déconstruction systématique, la disparition de la sexualité entre les deux mâchoires faussement opposées – néopuritanisme et pornographie – d’un même piège mortel pour les corps.

Muray et Kundera, figures tutélaires de Causeur

Les deux parties les plus substantielles des Maîtres de l’imagination exacte sont d’ailleurs consacrées aux deux inlassables combattants contre cette postmodernité que sont Muray et Kundera, figures tutélaires de Causeur. À propos de Muray, dans le discours qu’il prononça à ses funérailles, Maillé écrit : « Rien aussi ne mettait Philippe en joie comme l’envers noir de tous les bons sentiments. Il connaissait les mensonges de qui ne veut faire que l’ange, tout comme ceux de qui ne veut faire que la bête ».

Il me semble, année après année, que Causeur s’est efforcé d’appliquer ces préceptes : démonter les attitudes idéologiques préfabriquées, moquer les postures, lutter contre ce que Muray appelle l’« empire du Bien » sillonné par des hordes d’Homo festivus, dont il avait parfaitement pénétré le discours : « Philippe a aimé le langage comme personne. Il a pourchassé et parodié impitoyablement toutes les falsifications du langage auxquelles Homo festivus se consacre à temps plein ».

Bruno Maillé fait de la critique littéraire un art majeur

L’antidote, pour Maillé ? Le roman, toujours le roman, encore le roman. Mais pas celui qui se perd en expériences formelles comme dans un laboratoire ou dans les marécages de l’autofiction, quand ce n’est pas celui, poussiéreux comme une armoire sartrienne, du roman à thèse. C’est pour cela qu’on lui sera reconnaissant de remettre en avant la partie romanesque de l’oeuvre murayienne, notamment dans une analyse lumineuse de ce roman total qu’est On ferme.

C’est pour cela aussi qu’à travers Roth, Gombrowicz et surtout Kundera, il montre cette force de résistance que sont les romanciers face aux « mots de la tribu », le fait que chaque lecture soit l’expérience intime d’une autre vie, plus heureuse et plus vraie que l’existence qu’on nous accorde. Et Maillé n’hésite pas à présenter cette expérience avec une vis comica peu commune : « J’étais un garçon très timide, un puceau salace et puritain. Jusqu’à mes dix-sept ans ma vie érotique, outre la masturbation, était la lecture de Vian, de Kundera, de Gombrowicz ».

N’est-ce pas la meilleure des ordalies pour distinguer un grand écrivain que cet émoi provoqué chez un jeune onaniste appelé à devenir lui aussi un écrivain qui fait de la critique littéraire, si souvent dévoyée aujourd’hui, un art majeur ?

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