Quand les yeux du monde entier sont rivés sur les écrans – rouges – des salles des marchés, il ne faut surtout pas perdre de vue les précieuses leçons de démocratie que viennent de nous donner, à nous républicains, les sujets de sa Gracieuse majesté, citoyens du Royaume-Uni. La première leçon du Brexit peut être formulée ainsi : « It’s not the economy, stupid ! » Tout l’inverse de cette célèbre sentence (« It’s the economy, stupid ») d’un conseiller en com’ de la campagne de Bill Clinton en 1992 qui moquait George Bush père, incapable de comprendre les enjeux réels de la présidentielle : ce n’était pas la question de la guerre victorieuse en Irak qui intéressait les citoyens américains mais leur situation économique après plusieurs années de crise. Hier les Britanniques nous ont envoyé le message contraire : ils sont prêts à prendre des risques économiques — l’essentiel de la campagne en faveur du vote « remain » a mis en avant les conséquences économiques catastrophiques d’un vote  « leave » — car ils situent les véritables enjeux ailleurs : dans la réappropriation de leur souveraineté nationale et la réaffirmation de leur existence en tant que corps politique. Il est sans doute vrai que les pêcheurs — très remontés contre Bruxelles et largement favorables au Brexit — espèrent voir leurs filets mieux garnis en poissons. Cependant, pour beaucoup de leurs concitoyens, c’est bien le sentiment d’être dépossédé de la maîtrise de leur destin commun qui a déterminé leur vote.  Cela ne veut pas dire que l’économie ne compte pour rien, mais plutôt qu’elle doit retrouver sa place : derrière le politique.  Les Etats ne sont pas des entreprises à but lucratif et les considérations économiques ne peuvent, seules, déterminer l’ensemble des choix fondamentaux d’un pays. Le sentiment que quelque chose d’essentiel était en jeu explique pourquoi les Britanniques ont été si nombreux à se rendre aux urnes, nous dispensant par la même occasion une deuxième leçon de démocratie. Le taux de participation est en effet exceptionnellement élevé (72,2%). Certes, on est encore loin du taux de participation aux élections législatives britanniques de 1950 (83,9%). Mais il faut remonter au début des années 1990 pour trouver un tel engouement électoral. Ceci explique peut-être d’ailleurs cela. En 1992, les citoyens du Royaume-Uni, contrairement à ceux de l’Irlande, du Danemark et de la France, n’avaient pas eu droit à la parole sur le traité de Maastricht. Idem en 2005, après le « non » français et néerlandais, les électeurs britanniques n’avaient pu se prononcer sur la Constitution européenne, le référendum tant promis ayant finalement été annulé. Troisième et dernière leçon de démocratie : la démission future du Premier ministre Britannique David Cameron annoncée ce matin, conséquence logique de son engagement en faveur du maintien de son pays dans l’UE. Cette décision est d’autant plus remarquable que ce même David Cameron a été triomphalement réélu il y a un an avec une majorité confortable, infligeant une défaite historique  à ses adversaires travaillistes.  Quelle différence avec Jacques Chirac qui se contenta de remplacer de Jean-Pierre Raffarin par Dominique de Villepin comme si, en tant que chef de l’Etat, il ne portait pas la responsabilité du résultat du référendum de 2005. Pourtant, c’était bien Chirac qui avait signé  le « traité établissant une constitution pour l’Europe » en juin 2004 et encore lui, président de la République, qui avait choisi la voie référendaire plutôt que la ratification par le Parlement. De surcroît, cette décision avait été probablement prise parce que Chirac, élu par défaut face à Jean-Marie Le Pen en mai 2002, souhaitait se relégitimer. Reste maintenant à savoir quelle leçon l’Union européenne tirera du Brexit. D’un côté, la sortie du Royaume-Uni risque de la conforter dans sa réticence à sonder les peuples – on sait que le « non » français de 2005 devint un « oui » en 2008 par la magie du traité de Lisbonne. De l’autre, Bruxelles et l’ensemble des gouvernements européens ne peuvent faire comme si de rien n’était. Sans quoi l’Europe politique, déjà en crise, s’expose à des désaveux en série.

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Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.Né en Israël en 1965, Gil Mihaely a fait des études d’histoire et de Philosophie à l’Université de Tel-Aviv. Docteur de l’EHESS où il a soutenu en 2004 une thèse d’histoire, il vit en France depuis 1999. En 2007 il a créé, avec Élisabeth Lévy ...