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“BAC Nord”: le réalisateur réprouve son fan club

Faut-il un consentement préalable au succès?

“BAC Nord”: le réalisateur réprouve son fan club
© Jérôme MACE/Chifoumi Productions

Le réalisateur du film à succès présentant la sécession des banlieues minées par l’immigration et le trafic, Cédric Jimenez, est mal à l’aise avec le tropisme pro-autorité qu’on lui colle.


Fiction à géométrie documentaire, “BAC Nord”, le film de Cédric Jimenez, totalise 1,2 million d’entrées au bout de trois semaines, 3ème au box-office hexagonal pour 2021. Alors, heu-reux, le réalisateur ? Non : ses ennemis de classe ont adoré son œuvre et l’utilisent comme illustration des zones de non droit. 

Les zones de non-droit, ça n’existe pas en France. C’est écrit dans le manuel du petit indigéniste. Bon, il y a 80 ZSP « zones de sécurité prioritaires» [1] et 751 ZUS, « zones urbaines sensibles» [2], qui sont cagoule noire et noire cagoule, mais comme la droite en fait un argument de campagne, les gens bien doivent détourner les yeux, sous peine d’attraper la mauvaise réputation.

Jimenez se défend d’avoir fait un film de droite

Okeyeu… Mais il a fait un film réaliste, tiré d’un événement réel [3]. Cette histoire de flics, qui n’ont trouvé, pour faire leur boulot, que des méthodes de gangsters, c’est un point de départ prometteur. Quand on y ajoute la hiérarchie qui les lâche dès que le préfet hausse un sourcil, on pense Tarantino ou les frères Cohen. Au lieu de quoi, cela se passe en France, dans ce décalage infranchissable entre le réel et la République. Les personnages de Jimenez sont flics d’abord, hommes ensuite (et femmes encore plus), mais par-dessus Marseillais. Comme lui.

Pour coller à son sujet, il a tourné en décor naturel, dans les cités du nord de Marseille, celles où, neuf ans après les faits qu’il raconte, la liste des morts violentes continue d’augmenter chaque semaine. 

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La faune qui peuple les cités est celle qui crève l’écran : dans cette jungle où les gangs mangent les chelous solitaires, les frères, qu’ils soient caïds, dealers ou chouffeurs, jouent leurs propres rôles avec une authenticité qu’aucun stage à l’Actors studio ne fournira jamais.

Le réel est un bourbier

Cédric Jimenez regrette manifestement d’avoir enfoncé sa caméra dans ce marécage. Si tous les créateurs éprouvent une certaine tendresse pour leurs personnages, quand il s’agit de flics, ça se complique…  Alors le réalisateur s’épanche dans la presse mainstream, expliquant qu’il n’y a, dans son film de fiction, aucun lien avec le réel et qu’il ne mérite pas qu’on l’accuse, lui, d’un tropisme pro-autorité. 

Il voulait le succès, il l’a eu, mais il réprouve son fan club. Il se voyait déjà en haut de l’affiche, admiré par une gauche fantasmatique d’avant la désindustrialisation, d’avant la mutation de la lutte des classes en lutte des races, d’avant le droit à la différence transformé en différence des droits (tous les droits aux caïds des cités et seulement celui d’encaisser en silence pour les flics).

Le succès, voilà l’ennemi du bien

Le succès auprès du grand public est l’ennemi de la gauche artistique, intermittente de l’intellect, dont Jimenez cherche l’adoubement. Entre gloire et endogamie, il a choisi trop tard : le bien était déjà fait et le succès assuré. C’est ce qui l’a soumis à l’opprobre de sa famille de cœur, celle qui a « la haine », celle pour qui flic = ennemi à abattre et islam = victime à défendre. 

Il est là, le malentendu entre la réalité montrée par le film et la fiction inaltérable du dogme bien-pensant : les dealers des cités présentés dans “BAC Nord” ne se sentent pas du tout victimes. Ils tiennent le haut du pavé et savent qu’ils bénéficient d’une impunité de fait. Symbole de cette guerre asymétrique entre la République et les sauvages, un gamin hallucinant d’agressivité, dans une voiture de police avec trois flics : c’est lui qui les insulte allegro troppo, hurlant en boucle que « tout’ façon chuis mineur, vous pouvez rien m’faire »…  

Entre navet de gauche et gloire de droite, inutile de choisir

Ce qui est en jeu, c’est le rapport au réel. Les citoyens du peuple de gauche, artistes et professionnels de la wokitude, ne seront jamais confrontés à la réalité des cités, seringues dans l’escalier, ascenseur confisqué par le dealer qui en a fait son bureau, filles interdites de jupe et gamins de CE2 initiés au crack. 

Leur vision est confortée par un entre-soi fait de clichés et de propagande : il n’y a pas de brutes sadiques, seulement des durs au cœur d’or. C’est dire si le spectacle de la toute-puissance du mal les indispose. Idem de la lâcheté complaisante des autorités, quand elle ne peut plus être interprétée comme bienveillance vis-à-vis des victimes systémiques. 

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Il est impertinent d’interroger la pertinence du dogme : c’est la réalité et les lanceurs d’alerte qui sont  « de droite », donc à proscrire.

S’il voulait être aimé par ses pairs, Cédric Jimenez aurait dû choisir un autre sujet : le réel est terra non grata pour ceux qu’il aime. Il est parti de l’existant pour construire un suspense coup de poing, dont la crédibilité tient à son réalisme. Ceux dont il cherche l’approbation se caractérisent par leur « incapacité à accepter que leurs rêves ne s’insèrent dans aucun réel. Alors ils préfèrent détruire le réel » [4], ou à défaut, ceux qui le reconnaissent comme tel.

Le réel, justement : demandez les dernières nouvelles !

11 octobre 2021, à Limoges, scène de la violence ordinaire, un policier blessé dans un guet-apens (un feu de voiture). Côté armes, projectiles et tirs de mortier. Côté République, « les policiers ont tiré à 24 reprises avec des lanceurs de balles de défense.» [5] Aucune interpellation, quatre mortiers saisis.

Avant cela, en septembre, le 30 à Pau, un policier frappé au visage [6], le 7 à Marseille, quartier nord, un flic en uniforme agressé et sérieusement blessé par dix personnes. En juillet, le 31 à Ivry-sur-Seine, des policiers attaqués au couteau, le 26 à Bonneuil sur Marne, une voiture de la BAC en patrouille visée par des tirs de mortier, dont un a atteint l’intérieur du véhicule…

La droite n’a pas récupéré le film de Jimenez : la réalité l’a rattrapé et dépassé.


[1] https://www.gouvernement.fr/action/les-zones-de-securite-prioritaires-zsp

[2] https://sig.ville.gouv.fr/atlas/ZUS#

[3] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/l-histoire-vraie-qui-a-inspire-le-film-bac-nord-une-brigade-de-super-flics-aux-methodes-equivoques-20210921#

[4] © Yves Mamou

[5] https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/limoges-un-policier-blesse-par-des-tirs-de-mortier-dans-un-guet-apens-a-beaubreuil-1633948559

[6] https://www.larepubliquedespyrenees.fr/faits-divers/pau-un-policier-agresse-ce-jeudi-a-proximite-du-commissariat-6298386.php

[7] https://youtu.be/95bJg3-KHtw

[8] https://www.leparisien.fr/val-de-marne-94/val-de-marne-des-policiers-attaques-au-couteau-a-ivry-sur-seine-31-07-2021-JOKBDTISTZDZHDW7MHIE64RD7A.php

[9] https://www.msn.com/fr-fr/divertissement/celebrites/bonneuil-sur-marne-un-policier-br%C3%BBl%C3%A9-lors-dune-attaque-aux-mortiers/vp-AAMzvpu


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essayiste, conférencière, traductrice, auteur de plus de 30 ouvrages, dont plusieurs sur les conflits du Moyen-Orient

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