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L’hypocrisie de Soso Maness

Soso Maness et "Bac Nord": les bardes du narcotrafic

L’hypocrisie de Soso Maness
Le chanteur Soso Maness à Charleville Mézieres en août 2021 © Carl Hocquart/SIPA Numéro de reportage : 01035865_000031

Le rappeur qui a fait scander « Tout le monde déteste la police » à la fête de l’Humanité fustige aussi le film « Bac Nord ». Pense-t-il que cette histoire ne peut être racontée que par les voyous?


Les cités, notamment marseillaises, sont devenues des citadelles du deal n’ayant rien à envier aux favelas brésiliennes ou aux barrios d’Amérique centrale. Ce ne sont pas les responsables politiques, les éditorialistes, ou les policiers qui en parlent le mieux. Ce sont les rappeurs eux-mêmes, griots – ou bardes, pour apporter une touche gauloise – des nouveaux seigneurs du crime.

Voir Fabien Roussel (PCF) s’offusquer de l’appel de Soso Maness lors de son concert à la Fête de l’Huma montre précisément que les responsables politiques classiques ne maîtrisent plus rien. Il était prévisible que le spectacle finirait ainsi 

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Marseille, pour la musique, c’est pas trop ça

« Le clip il est mieux qu’un 90 minutes enquête », commente un internaute sous la vidéo du clip officiel du titre « TP » de Soso Maness. Entre les paroles réalistes, narrant la journée du patron d’un point de deal d’une cité marseillaise en temps réel, et les images floutées des « ienclis » aux profils variés, le vidéo-clip de Soso Maness est effectivement un excellent complément au film Bac Nord.

Peu connu du public ne s’intéressant pas au rap français avant son coup d’éclat de la Fête de l’Humanité, durant laquelle il a fait scander à des dizaines de milliers de spectateurs « Tout le monde déteste la police », Soso Maness appartient à la nouvelle génération du hip-hop de la cité phocéenne, aux côtés du parrain Jul spécialiste des titres « d’ambiance » – soit les morceaux pour parader en grosse cylindrée équipée d’une sono de salle de concert –, ou du plus sombre SCH lui aussi fasciné par le milieu international, dont les paroles font souvent référence à la Camorra, aux cartels mexicains ou à la pègre française traditionnelle. Leurs héros se nomment Francis « Le Belge » Vanverberghe, ce fils d’un Légionnaire et d’une pied-noir d’origine espagnole assassiné à Paris au début des années 2000, Jacky le Mat, Rédoine Faïd, ou Antonio Ferrara.

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Dans un duo intitulé « Les Derniers Marioles », Soso Maness et SCH utilisent un sample du fameux « Tais-toi, Marseille » de Colette Renard, s’inscrivant ainsi dans la mythologie criminelle de la ville dont ils seraient les héritiers putatifs. Un rappeur ayant eu une expérience derrière les barreaux sera ainsi plus crédible pour raconter la vie des petits et gros voyous, comme on le voit aussi avec le genre ranchero des narcocorridos au Mexique, sorte de country hispanophone romantique et cruelle consacrée aux affaires criminelles des cartels.

Street reporters à deux sous

Sur le titre « So Maness », fort d’un beat entrainant calibré pour plaire aux plus jeunes, Soso Maness ne fait pas mystère du programme : « Des armes, de la drogue, des gadjis, frère, y en a à la pelle / L’OPJ, l’OCTRIS, la BAC, tous savent comment je m’appelle / Des armes, de la drogue, des gadjis, frère, y en a à la pelle / Le proc’, la juge, le parquet, tous savent comment je m’appelle ». Soso Maness est-il hypocrite quand il fustige le film Bac Nord qui décrit exactement ce qu’il chante ? Croit-il que cette histoire ne puisse être racontée que par les voyous ou les habitants de ces quartiers criminalisés ?

Les premiers rappeurs étaient les continuateurs de l’esprit du rock alternatif de gauche des années 1980, à l’image d’Assassin ou du Suprême NTM. Aujourd’hui, ils sont nombreux à s’épanouir dans un genre nouveau, street reporters gonzos des transformations anthropologiques majeures qui font de la France un pays différent de ce qu’il était autrefois. Le trafic de drogues occupe une place centrale dans cet imaginaire collectif alternatif. Parfois, quelques concessions à la morale sont données, dans un genre toujours viriliste. La « maman » est ainsi convoquée comme figure nourricière et pure ; le deal, le rap et le foot consistant en autant de moyens pour lui offrir la vie de luxe à laquelle ils aspirent.

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Le rap, un univers replié sur lui-même

Les références au football, aux sports de combat, à la junk food, aux émissions de télévision, aux mangas shonen et à l’islam sont aussi très nombreuses. Se dessine un univers clos et très spécifique, rassurant pour les auditeurs habitués et exotique pour les autres issus d’autres milieux. Notre société n’offrant plus guère d’expérience collective, ou de bandes – skins, mods, rockabillys ou punks ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils furent naguère -, cette chaleur du groupe fermé et ces références partagées ont un pouvoir de séduction certain, un appel sulfureux irrésistible pour quelques-uns.

Voir Fabien Roussel s’offusquer de l’appel de Soso Maness lors de son concert à la Fête de l’Huma montre précisément que les responsables politiques classiques ne maîtrisent plus rien. Il était prévisible que le spectacle finirait ainsi ! C’est le monde qu’ils ont créé qui leur explose au visage, un monde sur lequel ils n’ont plus de prise. Les rappeurs doivent être écoutés, ils sont aujourd’hui les plus crédibles pour parler de la réalité des enclaves islamiques et du narcotrafic !

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Gabriel Robin est journaliste rédacteur en chef des pages société de L'Incorrect et essayiste ("Le Non Du Peuple", éditions du Cerf 2019). Il a été collaborateur politique

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