(Avec AFP) – Une boîte noire serait-elle plus importante que 150 noirs[1. La formule est de ma consœur Eugénie Bastié, dont j’apprécie l’humour noir.] ? Ce vendredi, les médias français revenaient en boucle sur la découverte de la deuxième boîte noire de l’A320 qui s’est écrasé le 24 mars dans les Alpes françaises, faisant 150 morts. Pendant ce temps, au Kenya, on pleurait pourtant les 148 victimes d’un monstrueux attentat islamiste survenu jeudi. Et tous les médias qui l’ont évoqué, y compris le Figaro, ont étrangement omis de mentionner qu’il avait spécifiquement touché la communauté chrétienne.

Selon le site Jeuneafrique.com, « un porte-parole shebab, Cheikh Ali Mohamud Rage, avait revendiqué l’attaque dans la journée, assurant que le commando avait laissé partir les musulmans et gardé les autres étudiants en otage ». Les terroristes ont donc choisi de s’en prendre exclusivement aux étudiants chrétiens.

Des corps empilés, du sang s’écoulant dans les couloirs: secouristes et survivants du massacre de l’université kényane de Garissa racontent l’horreur, mais aussi le sarcasme des assaillants.

Car avant d’exécuter froidement leurs victimes, les islamistes somaliens shebab, qui ont réveillé les étudiants l’arme au poing jeudi, séparant les musulmans des chrétiens en fonction de leurs habits, se sont littéralement amusés, raconte Salias Omosa, un survivant de 20 ans.

« Avant de tirer, les assaillants criaient en swahili « Nous ne craignons pas la mort, cela va être de bonnes vacances de Pâques pour nous » », explique-t-il, traumatisé, dans un camp militaire proche de l’université où il est hébergé.

Le jeune homme raconte avoir réussi à s’échapper après avoir vu deux de ses amis se faire tuer. Les assaillants, affiliés à al-Qaïda, portaient des masques et des vêtements militaires.

« J’ai vu beaucoup de choses, mais jamais rien de tel », renchérit Reuben Nyaora, un infirmier travaillant pour l’ONG International Rescue Committee (IRC). « Il y avait des corps partout, qui avaient été exécutés en ligne, nous avons vu des gens dont les têtes ont été soufflées, avec des blessures par balle partout, le tout dans un désordre effroyable ».

Le secouriste est normalement basé dans le gigantesque complexe de camps de réfugiés somaliens de Dadaab, situé lui aussi dans l’est kényan, près de la frontière somalienne, à quelque 90 km de Garissa.

Il est parmi les premiers arrivés sur le campus pour apporter les premiers soins aux survivants et aux militaires blessés dans les affrontements avec les assaillants.

« Nous avons donné les premiers soins pendant les combats – des soldats se faisaient tirer dessus juste devant nous, comme les victimes retenues en otage », explique ce Kényan de 32 ans, la voix tremblante. « Et puis nous sommes allés dans les couloirs, ce que nous avons vu était bien trop horrible pour être imaginé, et pourtant nous l’avons vu ».

« Tout le monde avait l’air mort, mais alors que nous parlions, des étudiants qui se cachaient depuis des heures sont sortis – certains de placards, d’autres du plafond », dit-il encore. D’autres, qui s’étaient couchés parmi les morts, se sont levés, couverts de sang.

Le secouriste raconte avoir vu trois femmes apparemment mortes, couvertes de sang de la tête aux pieds, qui se sont extirpées indemnes de tas de cadavres.

« Les femmes ont dit que les assaillants criaient en swahili, en même temps qu’ils tiraient sur les hommes : « Nous sommes venus pour tuer et pour être tués », poursuit-il. « Puis ils ont dit aux femmes de « nager dans le sang » », comme pour se moquer d’elles, jouer avec elles, avant de partir en les ignorant.

Amuna Geoffreys, un autre étudiant survivant, était en train de prier avec d’autres chrétiens quand la fusillade a commencé. Il a couru se cacher dans un buisson mais a pu entendre les terrifiantes menaces proférées par les assaillants.

Ceux-ci forçaient des étudiants à appeler leurs parents, pour leur dire de réclamer un retrait des troupes kényanes de Somalie – le Kenya est militairement engagé depuis fin 2011 dans le sud somalien pour combattre les shebab.

« Les tueurs ordonnaient aux gens d’appeler chez eux pour dire: Nous mourons parce que Uhuru (Kenyatta, le président kényan) persiste à rester en Somalie », ajoute le jeune homme. « Après avoir appelé leurs parents, ils étaient tués, et puis c’était le silence ».

Le pape François a condamné vendredi la « brutalité insensée » de l’attaque et s’est dit « profondément attristé par l’immense et tragique perte de vies humaines ». Dans un télégramme adressé par le Vatican au président de la conférence épiscopale kényane, le cardinal John Njue, il appelle « tous les responsables à redoubler leurs efforts (…) afin de mettre un terme à une telle violence ».

On suppose que Le Figaro attendait plutôt un communiqué du Souverain Pontife se félicitant de la découverte d’une seconde boîte noire de l’Airbus de Germanwings.

[Mise à jour 04/04/2015, 10h55]

Les islamistes somaliens shebab ont menacé samedi le Kenya d’une « longue, épouvantable guerre » et d’un « nouveau bain de sang ». Dans un communiqué, dont l’authenticité a été confirmée par un porte-parole shebab, les islamistes, affiliés à Al-Qaïda, expliquent avoir séparé les musulmans des chrétiens pour tuer les seconds après les avoir rassemblés : « Puisque l’attaque visait seulement les non-musulmans, tous les musulmans ont été autorisés à évacuer les lieux sains et saufs avant que les infidèles ne soient exécutés ».

*Photo : Stringer/AP/SIPA/AP21715819_000021

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Pascal Bories
est journaliste.est journaliste.