Alors que les dirigeants politiques n’ont que le “progressisme” à la bouche, la philosophe Françoise Bonardel s’interroge sur la notion de Progrès.


Annoncé comme un débat décisif, l’affrontement entre « progressistes » et « populistes » aux élections européennes n’aura été qu’un rapport de force doublé d’un dialogue de sourds puisque les uns pensent être les seuls valeureux pionniers du futur, tandis que les autres occupent le terrain sans se préoccuper du nom méprisant qu’on leur octroie. Il s’en faut en tout cas de beaucoup pour que l’idéologie progressiste soit « à bout de souffle » comme le pense Bérénice Levet1, car le propre d’une idéologie est justement de planer dans les hauteurs où rien ne peut venir la déloger, même pas les échecs qu’on serait en droit de lui reprocher. Autoroute à sens unique, sans virage possible ni aire de stationnement où se reposer, cette idéologie interdit aussi de voir que nombre des « progrès » affichés ne font que réparer les dommages qu’elle a occasionnés. Moins de morts sur les routes, est-ce vraiment un progrès ?

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Qui d’ailleurs ne souhaite progresser plutôt que stagner, avancer au lieu de régresser ?

Qui n’espère sincèrement que la misère, l’illettrisme et l’injustice reculent partout dans le monde, sans éprouver pour autant le besoin de se dire « progressiste » ? Le désir d’aller de l’avant vers un mieux-être individuel et collectif semble chevillé au corps de l’humanité depuis qu’elle existe, et les plus passéistes eux-mêmes, les plus réfractaires à l’idée moderne de Progrès, ne vivent pas leur conservatisme comme une régression mais comme une stabilité protectrice. Étroitement lié à l’aventure humaine, ce « progressisme » viscéral n’a pas grand-chose à voir avec cette mythologie des Temps modernes qu’est l’idéologie du Progrès émanée des Lumières, qu’on ne saurait aujourd’hui cautionner sans réserves morales ni scrupules intellectuels. Quel totalitarisme n’a pas prétendu faire « progresser » le peuple ?

Progrès : mot racoleur et instrumentalisé politiquement

Progresser consiste tout d’abord à se mettre en marche vers un horizon que l’Histoire impose, ou qu’on s’est choisi comme but personnel à atteindre, idéal à réaliser. Coquille vide dans laquelle chacun entend le bruit de la mer à laquelle il rêve, le Progrès cher au XIXe siècle a été remplacé par l’ « avancée sociétale » d’aujourd’hui, qui n’en dit pas davantage sinon qu’il faut continuer à aller de l’avant, en bon petit soldat d’une postmodernité grisée par sa propre énergie et ivre de performances souvent insignifiantes. N’allez pas objecter qu’il vaut mieux ne pas avancer si l’on est au bord d’un précipice, ni progresser sur la voie de la délinquance ou du fanatisme ! Progrès, avancée, sont devenus des mots dangereusement racoleurs, instrumentalisés par les pouvoirs politiques brandissant l’étendard d’une concorde sociale dynamisée par ce bel idéal, mais trop souvent sans fondements solides ni résultats tangibles.

On devrait pourtant le savoir, après tant de catastrophes collectives, qu’il n’y a pas de Progrès « en soi » et qu’une progression apparente prépare un désastre parfois, tandis qu’une régression peut, dans certaines conditions, s’avérer salutaire. Qui aurait pu prévoir que l’idéologie du Progrès qui inspira la révolution industrielle, censée propulser l’humanité vers un avenir meilleur, allait se renier elle-même en produisant des effets sociaux déplorables : exploitation de l’homme par l’homme, marchandisation des êtres humains, conditions de vie indignes ? Naissance de l’esclavage moderne en somme, même si on s’efforce aujourd’hui d’humaniser toutes les activités. Car tel est désormais le maître-mot : il y a progrès s’il y a « humanisation » des modes de vie et des pratiques sociales. Soit, mais comme l’idée qu’on se fait de l’homme a elle aussi évolué, bien malin qui serait capable de dire ce qui est vraiment « humain » et ce qui ne l’est pas !

Encore des progrès à faire…

En pleine euphorie industrielle et commerciale, Baudelaire fut à cet égard au XIXe siècle l’un des seuls à oser pourfendre les idoles progressistes en dénonçant ce que ses contemporains s’efforçaient déjà de ne plus voir : que l’installation du gaz et de l’électricité dans les foyers était sans aucun doute un progrès, faisant hélas oublier que cette avancée sociale ne viendra pas à bout du problème qu’est en soi l’être humain, porteur d’une énigme jamais vraiment résolue (« Qu’est-ce que l’homme ? ») depuis qu’Œdipe affronta la Sphinge. Or, nous en sommes toujours au même point malgré des apparences trompeuses, et ce ne sont pas l’invention de la 5G et de la voiture autonome, ou les succès de l’intelligence artificielle qui feront progresser les hommes vers une connaissance éclairée d’eux-mêmes, capable de faire régresser la bêtise et la violence qui gangrènent nos sociétés.  

Devenue impérialiste, l’idéologie du Progrès pourrait bien être l’ennemie des progressions réelles

Fabriquée par les Occidentaux, l’idéologie du Progrès repose sur la vision utopique d’une irrésistible avancée de l’humanité vers un horizon collectif suffisamment attractif pour être fédérateur. L’idée d’un Progrès universel a longtemps fait figure d’impératif catégorique que les sociétés évoluées ont tenté d’imposer au reste de l’humanité, jusqu’à ce qu’elles subissent de sérieux revers qui commencent à les faire douter de cette possibilité. Ce que le regard occidental a d’autre part gagné en amplitude en modelant le monde à l’image de ce progressisme, il est en train de le perdre en légitimité sur le terrain européen qui est le sien. Au mieux lui reste-t-il encore la possibilité de déterminer ce qui, en matière de progrès, est à ses yeux négociable et ce qui ne l’est pas : l’abolition de la peine de mort, l’égalité entre hommes et femmes, l’accès à l’école pour tous. Mais rien ne dit que les Occidentaux ne devront pas un jour renoncer à cet arbitrage s’il devait être majoritairement perçu comme un ethnocentrisme intolérable.

Des atrocités au nom du progrès

On sait malheureusement aussi à quoi peut conduire la relativisation culturelle de l’idée de « progrès » telle que le conçoivent les Occidentaux : en quoi la charia serait-elle inférieure aux lois de la République ? En quoi l’excision serait-elle une pratique barbare si elle maintient la cohésion d’une communauté dont elle perpétue la tradition ? En quoi l’interdiction de l’avortement serait-elle une avancée périlleuse vers ces zones incertaines où l’on discute aussi bien du sexe des anges que de l’âme des fœtus tandis que des femmes se vident de leur sang ? Il est dès lors probable que sans un consensus même a minima sur ce que signifie le « progrès », des êtres humains contraints à vivre ensemble sans l’avoir réellement choisi finiront par s’entretuer. Dans un monde plus que jamais manichéen, une position ambitieuse mais réaliste à l’endroit du progrès ne peut donc qu’être inconfortable.

Le temps semble en tout cas venu d’affronter ce paradoxe : devenue impérialiste, l’idéologie du Progrès pourrait bien être l’ennemie des progressions réelles, des avancées significatives que l’on est en droit d’espérer compte tenu de l’état d’une société à un moment donné de son histoire. L’idée même de Progrès, surgie d’une histoire qui n’est pas la leur, pourrait même empêcher certains peuples de vivre en ayant le sentiment de réellement évoluer vers un avenir meilleur, ou de s’inscrire délibérément dans la durée intemporelle de leurs traditions ancestrales. Démystifier l’idéologie progressiste ne signifie pas forcément régresser ; et le désastre écologique annoncé à l’échelle planétaire a au moins ceci de bon qu’il rend acceptables des mesures qu’on n’aurait osé prendre pour ne pas contrecarrer la marche irrésistible du Progrès, gommant tel un bulldozer des modes et des styles de vie singuliers, aussi rares que les espèces en voie de disparition qu’on tente de préserver. 

Un peuple moderne est-il forcément “progressiste” ?

Qui est donc le véritable perdant de la bataille électorale entre « progressistes » et « populistes », incarnations respectives de la vertu et du vice ? Les peuples, bien sûr, escamotés par un de ces tours de passe-passe dont les idéologues de tout bord ont le secret. On aura en effet compris qu’un peuple devenu moderne, et donc nécessairement « progressiste », n’est plus vraiment un peuple, ramassis de culs-terreux attardés ; et qu’un peuple cédant aux sirènes du « populisme » ne l’est pas davantage puisqu’il a tourné le dos au progressisme qui lui aurait restitué sa véritable humanité. On recherche donc « peuples », désespérément ! Le véritable progrès ne serait-il pas de prendre enfin conscience que c’est sur l’agonie des peuples que prospèrent les populismes ? Et qu’un peuple n’est pas une entité bornée, un enclos identitaire fermé, mais une communauté vivante d’êtres humains qui aspire à exister, et qui a quelque chose de spécifique à dire qui s’adresse aussi à toute l’humanité.

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Alors quel serait le vrai progrès, le seul digne d’être aujourd’hui encouragé ? Traiter les problèmes avec discernement et équité, en fonction des circonstances et des priorités, et en vue d’un mieux-être dont les bénéficiaires garderaient le droit de déterminer eux-mêmes la nature. Si c’est là être « progressiste », alors tant mieux ; mais si ça ne l’est pas, on s’en consolera au vu des seuls résultats.

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