La metteur en scène, auteur et comédienne Anne Delbée, grande gardienne de la tragédie, pour son grand retour sur scène, a donné la saison dernière un spectacle qu’elle a composé : Racine ou la leçon de Phèdre, d’abord au Théâtre de la Contrescarpe puis au Théâtre de Poche Montparnasse. Portrait.


Cette artiste unique, passionnée, enflammée, qui a consacré sa vie à la tragédie (on peut citer parmi ses spectacles notables L’échange de Claudel au théâtre de la ville en 1976 avec Jean-Claude Dreyfus et Geneviève Page ou encore Phèdre à la Comédie Française en 1995 dans des costumes de Christian Lacroix) avait concentré dans ce spectacle toute sa connaissance, toute son expérience et toute sa passion du grand art tragique. Elle nous en délivrait, en direct, la quintessence et les secrets de manière éblouissante et érudite.

Les grands médias muets

Pas une interview à la radio ! Ou est passé France culture ? Pas un article dans la presse ! Ou sont passés les journalistes culturels ? Les Inrocks ? Je me dois quand même de saluer L’Obs qui a consacré une page à ce spectacle, et dans une moindre mesure Télérama qui n’y aura consacré que quelques lignes tout comme L’Humanité.  La raison de ce silence ? C’est peut-être qu’Anne Delbée ne fait pas partie du fameux « monde de la culture », mais de celui de l’art. Tandis que « La culture » tente de créer du lien social avec SES artistes,  correspondant à SES normes et à SA mode, la Delbée traverse libre et solitaire son époque, éblouissant ses spectateurs de la puissance de sa foi, de sa folie et de son art porté à incandescence. Oubliant bien évidement toutes les petites courtisaneries parfois nécessaires pour faire partie de la bande des artistes d’Etat. « La culture » toute puissante sur l’artiste. L’art gouverné par les politiques. Voilà ce que doivent affronter nos grands génies. Et de cette dictature culturelle résulte une uniformisation du théâtre. Mais alors, ou est passée cette « diversité » si chère à nos politiques ?

De l’art dramatique comme un sacerdoce

Mais la femme de théâtre, debout, seule, résistant aux tempêtes, poursuit sa mission. Elle porte haut la tragédie, fait flamboyer  la grande langue française et redonne ses lettres de noblesse à l’alexandrin trop souvent malmené par des acteurs qui ne savent  plus les dire. Sans oublier la transmission. Car Delbée se donne tout entière à la jeunesse. On la voit aller faire travailler de jeunes acteurs lui ayant demandé des conseils à la sortie du théâtre, donner des master class de tragédie dans différentes écoles d’art dramatique, et parler. Parler de théâtre aux nouvelles générations. Parler du théâtre et de son histoire. Des acteurs à travers les siècles. Du devoir d’un acteur. Parler de la grandeur de cet art. Pour elle, l’art dramatique n’est pas un métier, c’est un sacerdoce. Elle donnera d’ailleurs au théâtre de la contrescarpe à partir du mois d’octobre une série de Classes de  Maître sur Paul Claudel, André Malraux, Jean Racine, Victor Hugo, Edmond Rostand et Molière. Elle y parlera du style, analysera, échangera avec la salle et certains monterons même sur scène pour passer à la pratique. Voici encore un moment à ne pas manquer !

Le public irradié

Toute sa carrière durant, elle aura payé cher le prix de son intégrité, de sa liberté, de son refus de la mode, de sa singularité et de sa foi inébranlable en l’art sacré … pour souvent, malgré les difficultés, triompher sur la scène.
Qu’on lui confie une saison dans la grande salle Richelieu de la Comédie Française ou au petit Théâtre de Poche Montparnasse, elle continue à inonder de pureté, de grandeur et de noblesse, ces êtres assis devant elle en quête de sensations fortes.

Je conclurai par ces quelques vers de Boileau dédiés à Racine :

«  Mais par les envieux un génie excité

Au comble de son art est mille fois monté.

Plus on veut l’affaiblir, plus il croit et s’élance.

Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance  »

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