Le ministère des droits des femmes vient de lancer, sous le slogan « Stop, ça suffit », une campagne de communication (pardon : de « sensibilisation ») contre le harcèlement sexuel dans les transports en commun. La secrétaire d’Etat aux droits des femmes, Pascale Boistard, interrogée le 9 novembre sur France Inter, explique ainsi, en évoquant d’ailleurs moins le harcèlement dans les transports que le harcèlement de rue en général : « Quand vous voyez une personne que vous interpellez […], si vous voyez que la personne ne vous répond pas, que vous ré-insistez sur une autre phrase et qu’elle vous dit non, ben non, c’est non, en fait. Non, c’est pas peut-être, ou pourquoi pas ». Constatation de bon sens, dont il est navrant de songer que des goujats restent incapables de la comprendre, aujourd’hui, en 2015. La drague, oui, le compliment, oui, l’insistance, la répétition pesante, a fortiori le passage à l’acte, évidemment pas. Non, c’est non.

En Californie, le législateur a franchi un pas supplémentaire et renversé la formule : yes means yes. C’est ce qu’explique Cristina Nehring dans L’amour à l’américaine, un recueil d’essais sur la conception moderne du harcèlement sexuel, du viol et des rapports entre sexes dans la société en général et sur les campus en particulier. Yes means yes signifie qu’une relation physique n’est légale qu’à condition que les partenaires aient échangé préalablement un consentement express à chaque étape de leur rapport, du premier baiser à l’ultime coup de rein. Autrement dit, avant d’embrasser la jeune fille pour qui bat son cœur, un étudiant doit l’interroger soigneusement et obtenir d’elle un « oui » en bonne et due forme, prononcé à haute et intelligible voix. Idem s’il envisage d’ajouter une caresse à son baiser ; et ainsi de suite, sans que le langoureux abandon de sa partenaire ni ses soupirs évocatoires puissent être interprétés comme des accords tacites. « L’absence de protestation ou de résistance ne signifie pas le consentement. Le consentement explicite doit se poursuivre tout au long de l’activité sexuelle et peut être révoqué à n’importe quel moment ». Faute de consentement explicite, l’acte est assimilable à un viol. Donc, pour se prémunir contre les mauvaises surprises, le plus sûr consiste à faire signer une décharge. Comme le résume Cristina Nehring avec ironie : « Est-ce que je peux t’embrasser ? (Signez ici) ».

Les rapports amoureux entre étudiants et professeurs, quant à eux, sont forcément regardés comme entachés d’une violence intrinsèque et assimilés à du harcèlement, quel que soit l’avis des intéressés. Pour les théoriciens du harcèlement, en effet, le « différentiel de pouvoir » (sic) entre étudiant et professeur empêche par définition le premier de consentir réellement à sa relation avec le second. Ainsi, pour eux, « un chargé de TD non seulement ne devrait pas, mais est incapable de consentir à une union avec jeune professeur ».

L’auteur en témoigne : le prof avec qui elle a eu une aventure quand elle était en troisième cycle, dénoncé par un tiers, a été poursuivi pour harcèlement, alors qu’elle était éprise de lui et qu’elle n’avait évidemment rien demandé ! « Peu importe que je ne me sois senti en aucune façon harcelée par lui. Cela n’intéressait personne. Mon point de vue sur le sujet était jugé “hors de propos” ». Le féminisme ancien, défenseur de l’égalité entre les sexes, dégénère en puritanisme victimaire, niant la capacité des jeunes femmes (ou des jeunes hommes, pour les relations avec un professeur féminin) à consentir librement ; ce qui revient, au fond, à les assimiler à des majeurs sous tutelle.

À lire Cristina Nehring, ces intrusions dans la vie intime débouchent dans les campus sur un climat de suspicion digne d’une contre-utopie orwellienne, chacun marchant sur des œufs, par crainte du faux pas. Donner du dear à un étudiant est hautement risqué. « Un regard, un compliment, un mot d’esprit » peuvent avoir des conséquences effroyables. Les exemples de règlements qu’elle cite par sont à peine croyables. A Harvard, on interdit toute « attention personnelle » entre profs et étudiants. Wellesley condamne les « invitations sociales inappropriées ». L’Université d’Antioch réprouve les mots qui « insistent sur le genre » ainsi que les « commentaires déplacés » – sans autre précision. Des « inspecteurs du harcèlement sexuel » (sexual harassment officers) circulent dans les facs avec des brochures et proposent leur aide aux victimes. Certains auteurs ont établi des typologies de professeurs dangereux, comme The Lecherous Professor (« Le professeur libidineux ») de Billie Dziech et Linda Wiener (1984), ouvrage qui distingue le prof « ouvertement harceleur », reconnaissable au fait qu’il s’habille alternativement « de manière trop formelle et trop décontractée », et le harceleur « discret », qui s’habille « de manière classique » et « adhère souvent aux stéréotypes académiques »…

Cette « police des sentiments », explique Nehring, a tué le romantisme et abouti à la judiciarisation complète de l’intimité, en enserrant les relations humaines dans un corset comparable à celui d’un contrat d’affaires. « C’est d’autant plus dommage, note-t-elle, que la plus extraordinaire vertu de la vie érotique est précisément de ne pas ressembler à la vue verbale : si nous devons toujours le faire précéder d’un discours, nous supprimons purement et simplement l’irremplaçable révélation du contact physique ».

Vif, édifiant, son petit livre – moins de 100 pages, comme tous ceux de la collection Premier Parallèle – recèle des réflexions intéressantes sur l’expansion simultanée de la police amoureuse et de la pornographie (ce qu’on comprime d’un côté ressort de l’autre, dévié jusqu’à l’exubérance), sur les contradictions des théoriciens du harcèlement, sur le rôle de la séduction dans la relation pédagogique ou sur le pain bénit que cette situation représente pour les romanciers, de Philip Roth à Tim O’Brien. On regrette juste qu’elle ne s’interroge pas sur les éventuelles racines protestantes de ce puritanisme (mais peut-être est-ce une fausse piste ?), et que deux ou trois fautes de syntaxe gênent la lecture de la version française. Pour le reste, on referme le livre en songeant qu’il fait bon vivre en France, loin d’un tel climat.

En s’inquiétant, toutefois, que la règle si raisonnable et si nécessaire du « non, c’est non » réaffirmée ces jours-ci s’aligne, un jour, sur le modèle américain du « oui, c’est oui ».

L’amour à l’américaine de Cristina Nehring (traduit de l’anglais par Amélie Petit, Premier Parallèle, 2015)

*Photo: James Vaughan.

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