Les polémiques mémorielles (10 septembre)

Dans Le Spectateur engagé, Raymond Aron évoque une conversation avec Sartre au lendemain de la Libération : « Nous nous sommes posés la question : pourquoi n’y a-t-il pas eu un seul article, un seul, qui ait écrit : Bienvenue aux Juifs de retour dans la communauté française ? Pas même un article de Mauriac. » Mauriac avait pourtant vu sous l’Occupation les wagons emplis d’enfants juifs arrachés à leur mère. Et quand il avoua, quelques années plus tard, l’impossibilité pour lui de se débarrasser de cette vision à Elie Wiesel, celui-ci répondit simplement : « Je suis l’un d’eux. » D’où la belle préface de Mauriac à La Nuit. Mais en 1945, la France avait d’autres chats à fouetter. Le 11 novembre de cette année-là, quinze dépouilles mortelles étaient réunies autour de la flamme du Soldat inconnu : deux résistants de l’intérieur, un homme et une femme ; deux déportés, un homme et une femme – des combattants et non des « déportés raciaux » ; un prisonnier abattu lors d’une évasion ; un FFI et enfin, neuf militaires des différentes armées et théâtres d’opérations. Le déporté résistant était un héros, le « déporté racial », comme on disait alors, une victime.

A lire aussi: Le Monde compare « l’hystérique » Finkielkraut au complotiste Kassovitz

Au sortir de la guerre, on pouvait plaindre les victimes, mais on célébrait les héros. Et l’heure, pour la France, ne pouvait pas être à l’examen de conscience. La France avait gagné la guerre, elle se rangeait tout entière dans le camp des vainqueurs : « Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré, libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec le concours et l’appui de la France entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle », avait déclaré le Général de Gaulle à Notre-Dame, le 25 août 1944. Et, à Georges Bidault qui, le même jour, lui proposait de proclamer solennellement la République devant le peuple rassemblé, de Gaulle fit cette réponse cinglante : « La République n’a jamais cessé d’être. La France libre, la France combattante, le Comité français de la libération nationale, l’ont tour à tour incorporée, Vichy fut toujours et demeure nul et non avenu. Moi-même, je suis le président du gouvernement de la République, pourquoi irais-je la proclamer ? »

Cette condescendance pour ceux qui ne doivent pas leur déportation à leur engagement et ce grand mythe national n’ont pas résisté au travail de la mémoire. La victime a été restaurée dans sa dignité et l’illégitimité de Vichy ne dispense plus la France de tout questionnement sur elle-même. Il faut s’en réjouir. Mais, en disant, le 16 juillet 1995, qu’avec la rafle du Vel d’Hiv’, la France avait commis l’irréparable, Jacques Chirac a renversé l’affirmation du Général de Gaulle au lieu de la problématiser. Il est passé de la fierté nationale à la culpabilité nationale, de la célébration de la grandeur à l’expiation du crime, et ses successeurs, comme grisés de repentance, ont voulu laisser leur marque en allant toujours un peu plus loin. Chaque discours était une performance pénitentielle et chaque perf’ appelait son dépassement. Au dîner du CRIF de février 2012, François Fillon, Premier ministre, s’est exclamé : « Les Européens ont eu l’idée folle de la Shoah, la France et l’Allemagne. » François Hollande a entamé son mandat par ces mots bien sentis : « La vérité, c’est que ce crime fut commis en France par la France ! » Comme si rappeler que l’ordre venait des nazis eût atténué la responsabilité de la police française. Et le nouveau président n’a pas voulu être en reste. Il a donc rajouté : la France, la France seule, était coupable, et la rafle avait commencé bien avant le 16 juillet 1942, bien avant la défaite, l’armistice et le choix par Vichy de la collaboration avec l’Allemagne. « Le racisme et l’antisémitisme étaient présents dans la IIIe République, a dit Macron, l’affaire Dreyfus en avait montré la virulence. » Quel manque de sensibilité historique ! Au monde abasourdi, l’affaire Dreyfus avait montré tout autre chose : un capitaine de l’armée française condamné pour haute trahison, des intellectuels qui veulent juger sur pièces, un débat qui s’enflamme et, fait sans précédent dans l’histoire européenne, le pays tout entier divisé autour du sort d’un juif. « L’affaire d’un seul est devenue l’affaire de tous », comme l’a dit Clemenceau et Dreyfus a été réhabilité. Ce qui fait que Levinas, arrivé en France en 1923 et recevant l’enseignement de maîtres qui avaient été adolescents lors de l’affaire Dreyfus, a pu parler de la vision pour un nouveau venu éblouissante d’un « peuple qui égale l’humanité » et d’une « nation à laquelle on peut s’attacher par l’esprit et par le cœur aussi fortement que par les racines. »

Le discours prononcé par le nouveau président en hommage aux victimes de la rafle du Vel d’Hiv’ a blessé Paul Thibaud comme Français et comme intellectuel soucieux de la vérité. Je le comprends. Car dire que la France seule a commis l’irréparable et qu’elle s’y préparait de longue date, sinon depuis toujours, c’est non seulement gommer l’Allemagne hitlérienne, c’est oublier la France combattante, c’est oublier que les résistants se sont battus pour la France, et que de Gaulle dirigeait un gouvernement qui représentait la France auprès des Alliés. On reconnaît, certes, qu’il y eut des héros, mais le sens de leur combat devient, comme naguère Vichy, nul et non avenu. Certes, la préséance des déportés résistants sur les déportés raciaux avait quelque chose d’insupportable, mais devons-nous, nous, Juifs, nous venger en faisant fi de la mémoire de la Résistance ? Les « fils et filles des déportés juifs de France » ont acheté une pleine page du Figaro pour afficher le discours d’Emmanuel Macron. Avant de crier aussi ostensiblement victoire, ils auraient dû se souvenir que les résistants n’ont

Article réservé aux abonnés

60 % de l’article reste à lire…

Pour poursuivre la lecture de cet article Abonnez-vous dès maintenant.

ABONNEMENT 100% NUMERIQUE
  • Tout Causeur.fr en illimité
  • Le magazine disponible la veille de la sortie kiosque
  • Tous les anciens numéros
3 €80par mois
Octobre 2017 - #50

Article extrait du Magazine Causeur

Lire la suite