Quoique je préfère être seul qu’en mauvaise compagnie, je me sens obligé d’avouer que je suis fondamentalement hostile à la présence française en Afghanistan. Je ne suis certes pas pacifiste et, pour tout dire, je suis furieux qu’à l’heure où j’écris ces lignes nos morts n’aient pas encore été vengés. Sans parler d’opération militaire de grande envergure, j’aurais aimé apprendre qu’un peu partout dans le monde, ces derniers jours, des soutiens avérés des talibans ou des responsables discrets de leurs réseaux de financement avaient été victimes d’accidents mystérieux. Nos services connaissent et surveillent ces gens-là, il est bien dommage qu’aucun d’entre eux n’ait fait une malencontreuse chute de cheval ou succombé à une indigestion en plein Ramadan. La France a des progrès à faire en matière de communication…

Mais cela ne change rien au fond de l’affaire afghane. Ce merdier[1. Pour reprendre le titre lumineux du récit de Gustave Hasford sur la guerre du Vietnam.] ne nous concerne pas. De par l’histoire et la géographie, les Russes, les Américains, les Chinois, les Arabes, les Perses, les Pakistanais, eux, ont tous de bonnes ou de mauvaises raisons d’y fomenter des coups d’Etat, d’entretenir des guerres civiles et même d’y envoyer leurs troupes d’élite pour instaurer le socialisme réel, la charia ou la démocratie.

Ok pour eux, donc, mais nous ? C’est l’un des rares coins du monde dont nous avons toujours été absents, contrairement au Royaume-Uni, comme s’en souviennent les bienheureux lecteurs de Kipling, mais à la différence aussi de l’Allemagne, fortement implantée là-bas depuis la République de Weimar. De fait, la seule présence française en Afghanistan dont on se rappelle, c’est l’anecdotique visite officielle de Georges Pompidou à Kaboul, écourtée pour cause de mai 68. A part ça, rien : pas de communauté française ou francophone sur place, pas d’intérêts économiques ou stratégiques et pas vraiment d’immixtions intolérables des Afghans dans les affaires intérieures françaises. Sur ce dernier point, on pourra m’objecter le soutien avéré de l’ex-régime taliban au terrorisme islamiste. Il est indéniable, mais hormis quelques accros à Fox News dans les vallées perdues des Appalaches, qui peut sérieusement croire que ce terrorisme-là avait sa source principale dans les madrasas de Kandahar ? Qui peut nier que les talibans ont été installés et maintenus au pouvoir grâce au soutien du Pakistan (et notamment de sainte Benazir Bhutto) ? Qui peut oublier qu’ils ont été financés sans discontinuer par les Saoudiens – même si ceux-ci, après la première vague d’attentats anti-américains de 1998 en Afrique de l’Est ont su se faire, pour la façade, plus discrets[2. Ce ne sera que le 24 septembre 2001 que l’Arabie Saoudite annoncera la rupture de ses relations avec le régime des talibans.] dans leur soutien au mollah Omar ?

Or, après le 11 septembre, ce n’est ni Ryad ni Islamabad qu’on a bombardé, mais Kaboul. Les Afghans n’ont ni pétrole ni bombe atomique : si Bush a envahi ce pays-là, et pas un autre, ce n’est pas parce qu’il était dangereux, mais, au contraire, parce qu’il était jugé inoffensif. Certes, ce calcul s’est révélé inexact, mais l’idée de départ n’était pas indigente : le Président américain devait à son peuple de réagir vite et fort après la monstruosité des Twin towers, tout en sachant à l’avance que, faute de s’en prendre aux vrais coupables saoudiens ou pakistanais, l’opération Enduring Freedom déclenchée contre les pantins de Kaboul relèverait essentiellement de la guerre psychologique, mais n’était-ce pas déjà le cas des attentats du 11 septembre ? Guerre psychologique encore, quand au lendemain de ces attentats, les talibans se sont mis à ricaner bruyamment en expliquant qu’ils protégeaient Ben Laden (qui venait de revendiquer les faits). Tout cela ne pouvait rester impuni et l’honneur du peuple américain – tout comme la stricte morale humaine – voulait que les talibans paient leurs complicités et leurs crimes de leurs postes ou de leurs vies.

Admettons donc que les Américains avaient des raisons valables d’occuper l’Afghanistan – ou d’essayer de le faire. Ma question reste entière : qu’allions-nous faire dans cette galère ? Là encore, la raison initiale de notre engagement réside dans le traumatisme mondial qui a suivi les Twin towers. Il était difficile, voire impossible à un Jacques Chirac d’envoyer aux pelotes George Bush quand, moins de deux mois après les attentats, celui-ci exigeait, devant les chefs d’Etats européens réunis à Varsovie, une solidarité moins platonique, en concluant sa demande de renforts d’un très explicite : «Ou bien on est avec nous, ou bien on est contre nous.» Et pourtant, c’est ce qu’il aurait dû faire. Tout d’abord parce qu’on ne lance pas de tels ultimatums à des alliés ; on s’adresse ainsi à des vassaux. Or, contrairement à l’amour, la solidarité ne saurait être aveugle. En même temps qu’elle vengeait les siens, l’Amérique jouait sa partie, non exempte d’arrière-pensées hégémonique. Elle avait bien raison de le faire, tout comme nous aurions été bien inspirés de jouer la nôtre. La meilleure façon de montrer l’ancrage réel de la France dans l’Occident, de prouver au monde entier que les morts du 11 septembre étaient aussi nos morts, aurait été de s’engager vraiment dans une guerre totale contre la barbarie islamiste dans notre sphère d’influence – ce qui aurait impliqué quelques réaménagements drastiques dans notre détestablement bien nommée « Politique arabe ». Apparemment, il était plus facile de faire rentrer dans l’agenda de Jacques Chirac une participation symbolique à une guerre qui ne le semblait pas moins.

Chirac parti, on aurait pu penser que nos gars rentreraient chez eux ou bien iraient au moins là où ils pourraient vaguement servir à quelque chose, par exemple faire la guerre en Afrique Noire ou la paix au Proche Orient. Après tout, dans sa campagne électorale, Sarkozy ne s’était-il pas clairement engagé à retirer – à court ou à moyen terme – nos troupes d’Afghanistan[3. Entre les deux tours, le 26 avril 2007 sur France 2, Nicolas Sarkozy avait déclaré : « Il était certainement utile qu’on les envoie dans la mesure où il y avait un combat contre le terrorisme, mais la présence à long terme des troupes françaises à cet endroit du monde ne me semble pas décisive. »] ? Ce n’est pas exactement ce qui s’est passé ; mais, comme en matière de pouvoir d’achat, je suis de ceux qui savent encore faire la différence entre un candidat et un chef d’Etat, qu’on ne sache pas le faire m’inspire beaucoup de compassion. N’empêche, on aurait dû partir, discrètement, tant qu’il était encore temps. Il est bien évident que maintenant un retrait équivaudrait à un déculottage, il est donc logique que les adversaires de l’idée même de Nation redoublent d’efforts pour exiger le départ de nos troupes. Pour ma part, je pense qu’il faudra attendre que nos militaires aient réglé – au centuple – quelques petits comptes sur place, pour rentrer chez nous dans l’honneur.

Alors, la France pourra s’occuper sérieusement des choses sérieuses, et je le répète, à mes yeux, le combat de recivilisation commencera dans notre sphère d’influence, là où nous sommes les plus utiles, et aussi, là où il nous est le plus utile. Avec les dizaines de milliards que nous ne gaspillerons plus au fin fond de l’Asie centrale, nous pourrons aider ceux de nos amis arabes qui sont dans la bonne voie et logiquement punir les autres en finançant chez eux des coups d’états, des attentats ou des révolutions. Toutes choses qu’autrefois Soviétiques et Américains savaient parfaitement faire : pour le coup nous serions bien inspirés de les imiter…

Lire la suite